Polémique sur l'état des centrales nucléaires, dont le Tricastin : "La sûreté des réacteurs est moins bonne qui ce qui en est dit"

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INTERVIEW - "Nucléaire, danger immédiat", livre-enquête d'Hugues Demeude et Thierry Gadault , alerte sur la prévention des inondations et sur l'état des cuves de plusieurs centrales françaises, dont celles du Tricastin (Drôme). EDF dément certaines de ces informations. Pour Yves Marignac, directeur de l'agence indépendante Wise-Paris, l'opérateur doit faire toute la transparence sur les analyses réalisées.

Doit-on s'inquiéter de l'état de nos centrales nucléaires ? Un livre-enquête d'Hugues Demeude et Thierry Gadault, Nucléaire, danger immédiat (Flammarion), alerte sur la situation de certaines des 19 centrales françaises, dont 48 réacteurs atteindront les quarante ans en 2028, un seuil qu'EDF souhaite prolonger dans certains cas. L'enquête évoque tout particulièrement le cas du Tricastin (Drôme et Vaucluse), la troisième plus ancienne centrale de France (6% de la production nucléaire), où les unités de production ont été mises à l'arrêt en septembre 2017 à la demande de l'Autorité de sûreté nucléaire, afin de faire réaliser des travaux de renforcement de digue en bordure du canal de Donzère-Mondragon, pour prévenir le risque d'inondation. Une initiative justifiée par Pierre-Franck Chevet, le président de l'ASN cité dans l'ouvrage, selon qui "en cas de séisme fort, on pourrait aller vers une situation, avec quatre réacteurs simultanés en fusion, qui ressemble potentiellement à un accident de type Fukushima", en mars 2011 au Japon.


Les auteurs de l'ouvrage affirment en outre que la cuve du réacteur numéro 1 du Tricastin, où l'existence de microfissures étaient connues depuis la conception, présenterait "trois fissures qui n'avaient pas été notée avant". "Tricastin est la pire centrale du pays", assurent-ils. "Ce réacteur numéro 1 cumule tous les problèmes : défauts sous revêtement, absence de marge à la rupture, et dépassement des prévisions de fragilisation à quarante ans." Une information démentie cette semaine par EDF,  qui menace de poursuites et assure que "rien de nouveau" n'a été mis en évidence lors de la troisième visite décennale de la centrale. 


Yves Marignac, directeur de Wise-Paris,  agence indépendante d’information et d’études sur l’énergie, décrypte ces informations pour LCI.

LCI : L'ouvrage "Nucléaire - Danger immédiat" affirme que de nouvelles fissures auraient été constatées dans la cuve du réacteur numéro 1 du Tricastin, EDF dément. De quoi s'agit-il ?

Yves Martignac : On ne parle pas de fissures, mais plutôt de microfissures, sans quoi l'on devrait immédiatement arrêter les cuves. La centrale du Tricastin, l'une des plus obsolètes du parc, est connue pour des problèmes de microfissures constatés dès sa conception. Ces défauts doivent être surveillés car ils peuvent être le point de départ d'une déchirure dans l'acier de la cuve en cas de choc thermique. C'est comparable à un verre que l'on exposerait à de l'eau très chaude : il éclatera plus facilement s'il est déjà fragilisé. Au Tricastin, des vérifications ont été menées dès l'origine sur la masse de l'acier. Puis il a été demandé à EDF de surveiller sa surface. Enfin, à la suite de microfissures constatées dans des cuves situées en Belgique, EDF a dû procéder à des tests par ultrason dans toute l'épaisseur de la structure. Les auteurs du livre affirment que ces derniers tests ont révélé des défauts qui n'étaient pas connus auparavant. EDF dit que ce n'est pas vrai. La meilleure façon de le prouver, c'est que les résultats de ces analyses soient rendus publics. Ce n'est pas aux experts de confisquer l'appréciation du danger. S'il s'avérait que de nouveaux défauts ont été cachés, ce qu'il faut mettre au conditionnel bien sûr, ce serait un véritable scandale.

LCI : Peut-on faire quelque chose pour limiter l'apparition de ces microfissures ?

Yves Martignac : Dès lors qu'il y a des microfissures dans l'acier des cuves, on perd de la marge de sûreté. Ce phénomène n'est pas rattrapable. On ne sait compenser ces défauts. Tout ce que l'on peut faire, c'est les surveiller.

LCI : L'ouvrage pointe le risque de séisme et d'inondation, à la centrale du Tricastin, mais aussi du Bugey (Ain). Des évaluations complémentaires ont pourtant été menées après l'accident de Fukushima...

Yves Martignac : Le risque dont on parle, c'est qu'un séisme engendre une inondation, causant une perte d'alimentation électrique et donc l'arrêt du circuit de refroidissement. Il y a eu des évaluations complémentaires, mais le problème des digues du Tricastin montre qu'elles ont été défaillantes. Les travaux entrepris pour renforcer la digue ont en partie permis de traiter le problème, mais des travaux supplémentaires de mise à niveau seront nécessaires. Plus généralement, on s'est rendu compte qu'une vingtaine de réacteurs exposés à un risque sismique pouvaient perdre leur alimentation électrique. En outre, des phénomènes de corrosion des tuyauteries ont été constatés, susceptibles de provoquer une rupture dans les stations de pompage. La sûreté des réacteurs est aujourd'hui moins bonne qui ce qui en est dit. En 2019, la centrale du Tricastin sera la première à passer la visite décennale des 40 ans. Le réacteur numéro 1 est l'un de ceux pour lesquels un prolongement de la durée de vie est problématique.

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