Policiers en colère : "On est usés, on n'a plus de vie, face à des criminels qui n'ont plus peur"

SOCIÉTÉ

SECURITE - 7.500 policiers manifestaient ce mercredi devant le ministère de la Justice, pour une meilleure reconnaissance et protection de leur métier. Ils racontent leur quotidien.

Ils sont gardiens de la paix, officiers, commissaires. Ils sont unis, tous syndicats confondus. Banderoles au poing, bras levé, ils crient leur ras-le-bol. Leur colère. Leur fatigue. 7.500 policiers étaient réunis ce mercredi place Vendôme, devant le ministère de la Justice à Paris. C'est rare. Une manifestation de policiers, ce n'est pas arrivé depuis 2001. Sur l'estrade, les délégués syndicaux grondent, en appellent à François Hollande, crient leur rage de n'être pas entendus. La semaine dernière, la blessure d'un de leur collègue, un policier de 36 ans, en Seine-Saint-Denis lors d'une fusillade, a été la goutte de trop. Il est toujours entre la vie et la mort.

Place Vendôme, la foule est compacte. Elle crie sa colère, son mal-être . Ces policiers, hommes et femmes, sont à bout. Leurs histoires, qu'ils hésitent à raconter, se ressemblent : des conditions de travail dégradées, un terrain de plus en plus dur et des criminels impunis, aucun soutien d'en haut, et des décisions de justice parfois "aberrantes, sans connaissance des dossiers", prises par des "technocrates bien au chaud dans leurs salons dorés". Eux, ils se le coltinent tous les jours le terrain, et ils tirent la sonnette d'alarme.

"On est usé, on ne peut plus prendre de jours de repos"

"On est épuisé, il y a une vraie fatigue psychologique", raconte Stéphane, 15 ans de service, policier dans le 94. "Dans notre service, sur les cinq dernières années, on a perdu au moins 33% des effectifs. Forcément, ça fait une augmentation de la charge de travail, et une baisse de la sécurité quand on est sur le terrain. Au lieu d'être trois en patrouille, on est deux, dont souvent un emploi jeune, sur qui il faut veiller." En juillet, un policier s'est suicidé dans son commissariat. Un vrai coup dur. Mais qui ne l'étonne pas. "On est usé physiquement. On ne peut plus prendre nos jours de repos, on n'a pas de vie pour se changer les idées en dehors du travail. Alors on pète des câbles. Il y a plus d'un suicide par semaine en France dans la police." Le plan Vigipirate, qui mobilise beaucoup de fonctionnaires pour des gardes statiques, n'a fait qu'ajouter toujours plus au "flux tendu" des effectifs.

Et au travail, les conditions sont "désastreuses". A commencer par le matériel : "On nous donne des véhicules inadaptés, trop vieux, mal entretenus", raconte Hervé, un officier de la Brigade anticriminalité. "On roule dans des 308, alors que les gens en face ont des grosses cylindrées. Comment vous voulez les poursuivre ?" Il cite aussi en vrac le "matériel informatique obsolète", les "gilets pare-balles dépassés", ou encore les armes de défense "qui datent de la fin des années 1970". "Dans le commissariat du 1er arrondissement, les collègues se changent dans la cave, au milieu des rats et dans l'humidité. Et c'est pareil partout."

"Aucune politique sur le long terme, tout est en réaction à l'actualité"

Il y a surtout le sentiment, toujours et encore, de n'être pas entendu : "On a l'impression que les politiques pensent d'abord à leur carrière et pas sur le long terme. Chaque décision est prise en réaction à l'actualité, il n'y a aucune vision", déplore Rémi, policier à Paris. Car eux sont sur le terrain, tous les jours. Et ce qu'ils voient les inquiète. "On tire la sonnette d'alarme. Sur le terrain, on se retrouve en face de gens qui ont dix ans de moins que nous, qui gagnent trois fois plus en faisant des trafics en tout genre, et qui savent qu'ils ne risquent presque rien."

Ce policier en a fait l'expérience : "Ça fait 15 ans que je travaille dans la police. Avant, on ne pouvait pas toucher à un policier, on représentait l'Etat. Aujourd'hui, on est des cibles." Il s'est fait tirer dessus il y a quelque temps. "Mon agresseur a pris six mois. Les peines sont tellement faibles qu'elles ne leur font pas peur." Un de ses collègues renchérit : "Aujourd'hui, quoi que vous fassiez, il faut vous expliquer. Tout ça face à une petite minorité de personnes de plus en plus agressives, violentes, et armées. On est de plus en plus dans l'extrémité, et la Justice ne suit plus."

"On interpelle deux, trois fois les mêmes personnes. Ils savent qu'ils n'ont rien à craindre"

Il cite un de ses collègues, intervenu sur un vol par effraction, blessé lors de la poursuite de l'agresseur. "Le voleur a été condamné à une centaine d'heures de travaux d'intérêt général, que personne ne lui a jamais fait appliquer." Sans parler de la politique du chiffre, cette pression pour faire un maximum d'interpellations  surtout dans les Zones de sécurité prioritaire, rappelle Hervé, de la BAC : "Alors sur le terrain, on interpelle des gens parce qu'ils ont une mini-dose de cannabis. On fait ce qu'on nous demande de faire. Mais derrière, il n'y aura jamais de poursuite judiciaire. On interpelle deux, trois fois par semaine les mêmes personnes. Ils savent qu'ils n'ont rien à craindre."

Alors partout pointe le dégoût, la démotivation. "Pourtant, les policiers sont des passionnés. On ne peut pas s'empêcher de faire du zèle. Mais là, un nouveau collègue qui tombe, c'est trop", dit Stéphane.  "De plus en plus de collègues demandent à prendre des disponibilités, partent de l'administration pour faire autre chose", témoigne, lui aussi, un délégué syndical parisien. "Ils ne veulent plus revenir. Ce qui est dur à entendre, c'est que ce sont des gens très compétents, qui étaient motivés, et à force de nous faire faire n'importe quoi... " Lui, 14 ans de métier, regrette la police de proximité. "Quoi qu'on en dise, on était dans un quartier qu'on connaissait comme notre poche, on tissait des relations de confiance, on faisait du super travail sans prendre de risques."

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