"Pourquoi a-t-on peur d’accueillir des gens qui manquent de tout ?" Le cri des habitants de la vallée de la Roya, qui aident les réfugiés

"Pourquoi a-t-on peur d’accueillir des gens qui manquent de tout ?" Le cri des habitants de la vallée de la Roya, qui aident les réfugiés
SOCIÉTÉ

L’HISTOIRE - Dans la vallée de la Roya, à la frontière entre la France et l’Italie, des habitants se mobilisent pour venir en aide aux réfugiés qui tentent de passer la frontière. Un mouvement médiatisé via la figure de Cédric Herrou, cet agriculteur en procès pour avoir aidé des migrants. Habitant lui aussi la Vallée, le cinéaste Michel Toesca va en tirer un film, "A tous vents".

Il y a deux ans, personne n’en parlait, ou si peu. Ils arrivaient, par petites grappes, et restaient là, sans trop savoir où aller. Bloqués. Et puis un jour, Michel Toesca, habitant de la vallée de la Roya, à la frontière entre le France et l’Italie, a croisés ces fantômes errants, en allant faire ses courses en Italie. Surpris. Une petite centaine de réfugiés, qui traînaient dehors, près du supermarché. Le cinéaste a sorti sa caméra, et a filmé. Est allé les voir, a discuté, recueilli leurs histoires. C’était au printemps 2015.

Quelques temps après, la France, la Suisse et l’Autriche ont fermé leurs frontières avec l’Italie. Et tous les réfugiés ont commencé à s’agglutiner, bloqués à Vintimille. Des camps informels se sont installés. Ces camps ont été évacués, se sont reformés. Michel Toesca  a filmé. C’était en septembre 2015. L’évêque de Vintimille a appelé à ouvrir les églises aux réfugiés ; un prêtre notamment, Don Rito, a transformé le sous-sol de son église en dortoir. Michel a filmé. Intéressé, interloqué par ces hommes, ces femmes, ces enfants, qui viennent du Soudan, du Darfour, de l’Erythrée, qui se sont installés peu à peu dans le paysage. Qui tentent 10 fois, 20 fois, de passer la frontière, et se font refouler. "Il y a des témoignages tellement bouleversants ; derrière chaque histoire, souvent une vraie tragédie", raconte le cinéaste. 

Au début, les habitants ne disaient pas qu'ils accueillaient des réfugiés- Michel Toesca

Puis des réfugiés ont commencé à remonter la vallée de la Roya, pensant trouver là la voie royale pour Paris. "On en voyait beaucoup marcher la nuit, sur les voies ferrées, les sentiers. Ils n’avaient rien, venaient en tongs", raconte Michel. Alors, des habitants ont commencé à se mobiliser, à leur donner à manger, ou un lit pour la nuit. Discrètement, les visages cachés. Là encore, Michel a filmé. "Au début, les habitants de la Roya ne le disaient pas. Ils ne savaient pas du tout ce qui était légal ou non, ils accueillaient un peu chacun dans leur coin." Et puis les arrivées ont continué à grossir. Alors, des habitants se sont organisés. Une association, Roya citoyenne a été réanimée, a organisé des maraudes, des tournées pour donner de la nourriture à ces réfugiés errants, zonards dans la ville.

L’accueil s’est mué en résistance, face à la crispation des autorités. La distribution de nourriture a été interdite. Les reconductions à la frontière se sont enchaînées. Les associations se sont mises à lutter sur le plan juridique et politique, estimant que des règles du droit d'asile étaient bafouées. Tout ça, Michel a filmé. Filmé comment, petit à petit, l’aide s’est structurée. Deux habitants de la vallée, Françoise Cotta, avocate parisienne, et Cédric Herrou, cet agriculteur devenu une figure du mouvement ont montré leur visage, pour médiatiser leur action. Des journalistes sont venus, ont vu. L’un d’eux, Adam Nossiter, par ailleurs prix Pulitzer, en a fait un article dans le New York Times. Avec un portrait de Cédric Herrou, perçu comme un local hero. Et en procès pour avoir aidé des migrants à passer la frontière. Forcément, ça claque. Ça choque. Les médias ont commencé à regarder ce qu’il se passait dans cette vallée. Ont découvert qu’aider, ça pouvait se payer.

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Qu’est-ce qu’il s’est passé pour qu'on soit paniqué à l'idée d'accueillir ?- Jean-Marie Gigon, producteur

A force de tourner, Michel Toesca s’est dit qu’il fallait en faire un film. Ce serait une trace, un témoignage. "Souvent, la plupart des journalistes viennent une journée, ou deux. Ils offrent une vision à un instant T. Je crois que pour comprendre la situation, on a besoin d’avoir le recul. J’ai réellement le sentiment qu’une page de l’histoire de l’immigration s’écrit ici", raconte-t-il.

Un jour, il a parlé de son projet à Jean-Marie Gigon, producteur chez SaNoSi Productions, qu’il connait depuis longtemps. Jean-Marie a un peu réfléchi. Et puis a dit "oui". Au début, honnêtement, il n’avait suivi que de loin ce qu’il se passait là-bas. "Michel m’avait dit : ‘ici, c’est compliqué'... Je savais que des migrants arrivaient par l’Italie, mais pas le phénomène qu’on connait aujourd’hui, et qui s’est compliqué au fil des mois", dit-il. Plus il s’est penché dessus, plus il a été convaincu. "Ce n’est pas un film sur les réfugiés, c’est un film avec eux", estime Jean-Marie Gigon. Qui voit du sens, derrière tout ça : "Cela pose la question de ce que veut dire accueillir, pour ces habitants, pour tous. Cette question d’humanité m’intéresse au plus haut point." 

Sur l'humanité justement, à plus grande échelle, il est amer. En colère surtout. "J’ai 55 ans, j’ai connu les boat people", dit-il. "A l’époque, on ne parlait pas de migrants. Quand les Asiatiques sont arrivés en France, ils se sont intégrés, on les a accueillis. Ils étaient 120.000, pas 20 ou 30.000 comme aujourd’hui. Là, on fait un pataquès invraisemblable. Qu’est-ce qu’il s’est passé pour qu’on en soit là ? Qu’on ne soit plus en capacité d’accueillir des personnes qui manquent de tout ? Qu’on soit paniqué comme ça ?" Révolté : "Quand on en arrive là, on est une société en danger, enfermée dans un mirage : le monde ne se limite pas à la télévision ou à cette surconsommation aberrante." Avec, donc, l'envie de faire bouger, de réveiller.

 Le film s’appellera "A tous vents". "L’expression évoque un peu la panique à bord ; le fait qu’ici, c’est un pays de vent, avec ces bourrasques qui secouent la vallée, qui viennent de la mer. Et puis rien n’est figé, rien n’est fixé." C’est aussi la liberté, celle de ces habitants qui échappent au cadre, qui choisissent de faire ce qui leur plaît. Le film sera autoproduit. Une cagnotte est lancée sur KissKissBankBank, pour permettre de boucler le projet, en toute indépendance.

On réagit juste face à une situation humanitaire révoltante- Michel Toesca, réalisateur

Il faut le dire, Michel Toesca est un ami de Cédric Herrou. Son film est évidemment parti pris, "totalement acquis à la cause", approuve le cinéaste. Qui pourtant récuse le terme de "militant". "Je suis juste un citoyen, habitant de la vallée qui, comme d’autres, a réagi au début, face à une situation humanitaire insupportable, révoltante et injuste. On fait ce qu’on peut pour  aider", dit-il. 

Entre habitants et réfugiés, les histoires s’entremêlent, des liens se créent. Cédric Herrou accueille ainsi, tous les soirs, entre 80 et 150 personnes. D’autres habitants, n’ont de la place que pour trois ou quatre. "Il y a aussi une énergie très positive, des moments très joyeux, très drôles", dit Michel Toesca. "Les migrants qui arrivent là sont dans une dynamique de voyage. Ce n’est pas la même situation que quand ils arrivent à Calais, face au mur. C’est beau, toute cette énergie et cette espérance." Il va mettre de tout ça, dans son film, les deux dernières années, les réfugiés qui se racontent, les habitants, les associations, les politiques. Mais aussi les actions clandestines, les checkpoints qui s’installent un peu partout, les militaires, gendarmes et gardes mobiles qui désormais quadrillent la vallée, la répression qui se durcit et... les migrants qui continuent, toujours, à arriver. 

Des tragédies s’écrivent ici. Il y a eu des morts. "Des réfugiés qui passent par l’autoroute et se font écraser par un camion, d’autres qui se mettent sur le toit de trains et meurent électrocuté..." souffle Michel Toesca. Parce que non, la situation dans la vallée n’est pas rose. C’est bien plus nuancé qu’une belle histoire de solidarité. Les 5000 habitants ne sont pas tous mobilisés, loin de là. Il y a ceux qui ferment les yeux. Ceux qui balancent. Et ceux qui aident, "peut-être 10 à 20%", estime Michel Toesca. Il y en a aussi qui changent, devant les drames. "Un jour, une commerçante, plutôt tendance Front national, a trouvé des gamins devant son jardin. Elle leur a offert à manger. Elle n’a pas appelé les flics", raconte Michel. La BA aurait pu s’arrêter là. "Et puis un jour, elle nous a rappelé : qu’est-ce que je peux faire d’autre ?  Il se passe quelque chose d’humain qui est assez touchant." De l’humanité. Voilà ce qu’il veut montrer. 

Après la montée des marches, les réfgugiés avaient retrouvé leur dignité- Jean-Marie Gigon

Montrer, mettre les pieds dans le plat, ça les connaît. En mai dernier, Jean-Marie Gigon a décroché son téléphone, et appelé Thierry Frémaux, le directeur du festival de Cannes. ll a raconté l’histoire. Le directeur les a invités à venir monter les marches, avec des migrants, pour montrer cette réalité. La suite de l’histoire est croustillante. Averti, le préfet a tempêté. "Il a fallu deux jours de dialogue, d’appels, de négociations entre le préfet et le Festival", raconte Michel. "Le préfet ne voulait pas que les migrants montent les marches, il menaçait de prendre un arrêté préfectoral pour trouble à l’ordre public". Un compromis, presque une entourloupe, a été trouvé : l’équipe du film a monté les marches rouges, avec quatre réfugiés. Mais discrètement, sans voiture officielle, sans annonce, sans fauteuil d’orchestre. C'est passé. "Cela avait un petit côté apartheid, mais on l’a fait. C'était important", dit Michel. 

Michel filme encore. Il compte filmer jusqu’au 8 août, date du verdict en appel de Cédric Herrou. L’agriculteur encourt 8 mois avec sursis, et 3000 euros d’amende. Le producteur aimerait que le film soit prêt pour Cannes 2018. Histoire de boucler joliment la boucle, mais aussi parce que le geste est fort. "Vous savez, les quatre migrants qui ont monté les marches cette année... Ils étaient habillés en Agnès B, ils étaient super beaux, tellement heureux d’être considérés, de ne pas être réduits à leur pauvreté", dit Jean-Marie Gigon. "Après la montée des marches, ils avaient retrouvé leur dignité, leur amour-propre. Ils existaient."

En vidéo

De Vintimille à Menton, le quotidien des migrants qui tentent de rejoindre la France

>> Retrouver la collecte Kisskissbankbank pour le film A tous vents, et le projet du film

>> La chaine Youtube de SaNoSi productions, où sont diffusés des extraits du film

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