Pourquoi de plus en plus de jeunes n'ont pas le permis de conduire

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PAS AUTOMATIQUE - Selon une enquête publiée dans Le Parisien fin juin, les jeunes délaissent de plus en plus le permis de conduire. Nous vous avons interrogé pour connaître les raisons de ce divorce. Si l'aspect financier est de loin la principale explication, de plus en plus de résidents de grandes villes trouvent inutile de passer le permis.

"Ça coûte 2000 euros, un rein, ton premier né et le sacrifice d'une chèvre vierge..." Sur Facebook, Aurélie ironise. À 31 ans, elle n'a pas le permis de conduire et suppose qu'elle va "finir sa vie à pied". Comme elle, nombreux sont ceux qui délaissent le petit papier rose. Coût des cours de conduite, mauvaises expériences avec les auto-écoles, inutilité du permis pour les citadins, peur de prendre la route... Les raisons de ce désintérêt sont nombreuses. 


En quatre ans, le taux de jeunes de 18 à 20 ans titulaires du permis de conduire est passé de près de 75% à moins de 40%, selon Le Parisien, qui a publié une étude réalisée par OpinionWay pour l'enseigne de centres auto Point S sur le sujet le 26 juin. Selon celle-ci, la part des 18-24 ans qui possèdent le permis a baissé de 5 points depuis 2013. 

Désaffection pour la voiture ou manque d'argent ?

Pour Jean-Loup Madre, chercheur spécialiste de la mobilité, "il est clair que les jeunes de 18-20 ans en milieu urbain passent moins le permis, mais il est difficile de déterminer quelle sera la part de cette génération qui le passera plus tard". Cette "tendance de fond" est selon lui un "phénomène ancien qu'on a tardé à constater, et qu'on a observé dans les pays développés dès les années 1990". Pour autant, dit-il, "si les pays développés ont atteint un pic du volume global de circulation, la société sans voitures, ce n'est pas pour aujourd'hui". 


"Que la jeunesse retarde l’accès au permis et l’achat d’une voiture ne signifie pas qu’elle n’a ni besoin ni envie d’automobile, mais simplement qu’elle attend sur le bord de la route des conditions plus favorables", ajoute Yoann Demoli, sociologue spécialiste des transports. Dans un article à paraître, le chercheur affirme que "le permis reste tout à fait banalisé parmi les jeunes classes d'âge, d'avantage que le baccalauréat", et que "la conduite automobile reste particulièrement appréciée et valorisée des plus jeunes - d'avantage que des aînés". 


Des observations confirmées par le sondage OpinionWay. Si les 18-20 ans et les jeunes habitants en région parisienne sont les moins nombreux à être titulaires du permis, ils sont les plus nombreux à vouloir le passer d'ici 1 an. 

Si j'ai vraiment besoin de conduire, je le fais de manière pas super légaleClément

"C'est bien trop cher, pas assez accessible et au final l'amende pour conduite sans permis est moins chere", regrette Elys, qui vit dans l'Ardèche. Elle a répondu à notre appel à témoins sur Facebook. Tout comme Clément, qui vit à Paris : "Du coup, je n'ai pas envie de payer un permis extrêmement cher alors que je prends le bus/métro/velib". Et de poursuivre : "Si j'ai vraiment besoin de conduire, je le fais de manière pas super légale".


Parmi les centaines de témoignages recueillis, une explication revient toujours, ou presque : le prix. Si d'autres raisons s'ajoutent à celle-ci, l'aspect financier est un obstacle pour l'immense majorité des jeunes qui nous ont fait part de leur expérience. Le prix moyen d'un forfait "code + 20 heures de conduite" oscille autour de 800 euros chez les auto-écoles en ligne, et atteint en moyenne plus de 1.100 euros dans les auto-écoles physiques.


Suivant le lieu de résidence, la facture peut atteindre 1500 euros, selon une enquête UFC-Que Choisir d'octobre 2016. L'étude OpinionWay pour Point S montre que les jeunes ne souhaitant pas passer le permis (ou le passer dans plus d'1 an) le font d'abord pour des raisons "budgétaire" et parce qu'ils ont "d'autres priorités".

Des aides existent pour passer le permis

Le prix réel du permis de conduire est évidemment supérieur : 1.781 euros en moyenne, selon cette même étude. À Paris, il atteint 2.140 euros. Ce calcul a été effectué en ajoutant 15 heures supplémentaires aux 20 heures de base. Mais de nombreux candidats se voient imposer beaucoup plus d'heures avant le passage de l'examen, sans compter le risque de faire une erreur éliminatoire.


Plusieurs aides existent pour alléger la facture. Les chômeurs peuvent, sous certaines conditions, être soutenus par Pôle Emploi jusqu'à 1.200 euros. Pour les 16-25 ans, le "permis à 1 euro par jour" consiste en un prêt à taux zéro de l'État, jusqu'à 1.200 euros, qui se rembourse sur 40 mois. Certaines villes, départements et régions ont mis en place d'autres aides diverses. 


Enfin, depuis peu, il est possible de passer son permis de conduire grâce à son compte personnel de formation. Ce dispositif sert à accumuler des heures pour se former ou, par exemple, apprendre une langue étrangère. Pour s'en servir afin de passer le permis, il faut ouvrir son compte personnel de formation sur le site dédié, prouver que le permis est nécessaire à votre projet professionnel, et choisir une des 2.500 auto-écoles agréée.

Payer si cher pour regarder un DVD, non merci !Alice

Parfois, c'est la qualité même des auto-écoles qui est mise en cause. Pour Baptiste, étudiant à Lille, "leurs méthodes sont trop théoriques et archaïques". Alice, elle, a été dégoutée par la qualité de l'accueil de son auto-école parisienne et de l'apprentissage qu'elle juge inefficace : "Payer si cher pour regarder un DVD, non merci !". D'autres mentionnent diverses mauvaises expériences, allant du professeur de conduite qui profite d'une heure pour faire ses courses, aux remarques racistes ou sexistes.


Si, à Paris, les tarifs des auto-écoles démotivent de nombreux volontaires, c'est aussi dans la capitale qu'on compte le plus de jeunes qui pensent que le permis ne leur servirait à rien. C'est le cas d'Élisa, étudiante à Paris depuis 3 ans : "Mes parents habitent également en région parisienne, dans les Hauts-de-Seine. Excepté pour faire les courses ils ne se servent presque jamais de leur voiture". Christophe, qui habite Paris également, trouve que la seule utilité d'une voiture dans la capitale est pour... "les déménagements". 

Ça me terroriseRicardo

Le prix, la qualité des cours sont donc des freins donc mais pas les seuls. La peur de prendre le volant revient dans plusieurs témoignages. "La raison principale pour laquelle je n'ai pas le permis, c'est que ça me terrorise", affirme Ricardo, un étudiant péruvien vivant à Paris. "Évidemment, poursuit-il, j'ai la chance d'avoir toujours habité  dans des villes où je pouvais me permettre de prendre les transports en commun", poursuit-il. Bérangère, une aide soignante de 28 ans qui habite les Vosges, commence tout juste à passer son permis. Elle évoque "deux accidents à l'âge de 16 ans qui ont développé une réelle peur de la voiture". Quant à Kevin, de Dijon, il a "peur de provoquer des accidents". 

Je déteste les bagnoles !Angélique

Qu'ils renoncent au permis par contrainte financière ou par inutilité, certains non-titulaires estiment qu'ils font aussi un geste pour l'environnement. Pour Chantal, Theo, Angélique ou Mathilde, l'écologie n'est pas la principale raison de leur renoncement à la voiture, mais il n'empêche... "Je donne aussi un petit coup de pouce à la planète en prenant les transport en commun", dit Mathilde. Angélique, elle, est plus radicale : "Je déteste les bagnoles ! Le bruit, la pollution, les risques, le prix..."

J'étais parfois 3 heures avant à mon rendez-vous Pôle EmploiCamille

Ce renoncement, quand il n'est pas choisi, a des conséquences. "Avant de commencer à travailler, je suis rentrée chez mes parents pour chercher un emploi", raconte Camille. "Ils habitent dans une petite ville où les bus passent quatre fois par jour. C'était assez difficile de me rendre à des entretiens, à des rendez-vous à pôle emploi. J'y étais parfois 3 heures avant."


Jean-Baptiste, étudiant à Amiens, doit quant à lui travailler dans le sud de l'Oise le week-end : "Je demande à mes amis, à des âmes charitables ou à mes parents s'ils veulent bien faire des allers-retours pour moi. Mais, des fois, je suis obligé d'annuler parce que je n'ai aucun moyen de me déplacer." Pour le sociologue Jean-Loup Madre, "les inégalités d'accès au permis engendrent bien d'autres inégalités d'accès à l'emploi, puis des inégalités de revenus". 

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Ironie du sort, de nombreux jeunes citadins en viennent à utiliser des applications de VTC, comme Uber, quand les transports publics sont indisponibles. "C'est le pire des cas", témoigne Clémence, 19 ans. "Ça revient toujours cher pour les étudiants."

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