Pourquoi, malgré les mises en garde, les parents exposent-ils autant leurs enfants sur les réseaux sociaux ?

Pourquoi, malgré les mises en garde, les parents exposent-ils autant leurs enfants sur les réseaux sociaux ?

DirectLCI
EGO - Poster des photos de soi-même sur les réseaux sociaux est devenu une habitude pour bon nombre d'entre nous. Soit. Mais quand il s'agit de mettre des photos de ses enfants en ligne, les conséquences ne sont pas tout à fait les mêmes, comme le révèle une étude de la société de cybersécurité McAfee publiée le 28 août. Décryptage.

Trop fiers de montrer la bouille de leur progéniture à "tout le monde", de plus en plus de parents n’hésitent pas à partager des images de leurs enfants sur les réseaux sociaux. C'est à qui sera le premier à dévoiler la nouvelle coupe de cheveux de la petite dernière ou à raconter la première rentrée au CP de l'aîné. Le problème, c'est qu'un grand nombre d'entre eux ne sont pas conscients que ce fameux "tout le monde" dépasse largement le cercle des amis ou des membres de la famille, comme le rappelle une étude de la société de cybersécurité McAfee, spécialisée dans la protection des données en ligne.


Et vu l'ampleur du phénomène, on a de quoi se poser des questions : selon cette enquête, 24 % des parents publient une photo ou une vidéo de leur enfant au moins une fois par jour sur les réseaux sociaux. Parmi eux, un quart en postent plus de quatre fois par jour ! Un comportement qui avait même pris une telle ampleur en 2015, avec le "Motherhood challenge" - des mères étaient mises au défi de partager sur Facebook les moments les plus beaux avec leurs bambins -, que la gendarmerie nationale française avait dû lancer un message d'alerte pour rappeler que diffuser des images de ses enfants "n’est pas sans danger".

Cela en dit long sur des adultes qui sont à ce point désemparés qu'ils sont prêts à exposer leurs enfants.Michel Fize, sociologue

Et pour cause, cette étude révèle aussi que les parents n'accordent pas suffisamment d'attention à ce qu'ils publient en ligne et à la façon dont cela pourrait nuire à leurs enfants. "Si les photos partagées tombent entre de mauvaises mains, elles peuvent être utilisées pour recueillir des renseignements comme la date de naissance, l'adresse de la maison, l'école ou même le nom complet de l'enfant, ce qui pourrait mener à la cyber-intimidation ou même au vol d'identité", avance Gary Davis, le vice-président de McAfee. 


On sait aussi qu'exposer la photo de ses bambins à la vue de tous, c'est potentiellement leur créer (sans le savoir) une sorte de casier numérique qui les suivra jusqu'à leur vie adulte. Alors, comment expliquer l'attitude de ces adultes inconscients ? "C'est une pratique qui révèle beaucoup de la mentalité des parents et de leur méconnaissance des pièges d'internet", souligne auprès de LCI Miche Fize, sociologue et ancien chercheur au CNRS. "Pourtant, ce n'est pas faute de leur rappeler qu'il y a des règles élémentaires à respecter quand on va sur un réseau social, comme par exemple donner un minimum d'informations sur les endroits où sont prises les photos, et ne rien dire qui puisse permettre de repérer de qui il s'agit".


"Je pense que pour comprendre ce phénomène, il faut remonter au caractère fondamental de cette société, profondément individualiste, qui rend les gens anonymes. Et comme il y a ce besoin viscéral aujourd'hui de reconnaissance, on va chercher des moyens de valoriser sa propre personne, et cela passe notamment par l'utilisation de l'image de ses proches", poursuit ce spécialiste de la famille. "Cela en dit long sur des adultes qui sont à ce point désemparés qu'ils sont prêts à exposer leurs enfants. C'est nier le fait que celui-ci est avant tout une personne et non un objet", dénonce-t-il encore.

En vidéo

Pour ou contre : nos photos sur Internet

Car finalement, ce qui choque le plus dans l'étude de McAfee, c'est que même en ayant conscience des risques, y compris ceux de pédophilie (48 %), de harcèlement (37 %), d'enlèvement (28 %) et de cyber-intimidation (31 %), 34 % des parents ne se demandent même pas si leur enfant consentirait à ce que sa photo soit affichée en ligne. Ainsi, ils sont 25 % à penser que leur enfant est trop jeune pour décider si sa photo devrait être ainsi partagée, et 13 % à estimer que c'est toujours aux parents de décider. 


"C'est très inquiétant de penser que plus d'1/3 des personnes sondées estiment normal ce genre de comportement", analyse notre sociologue. "Cette toute puissance peut s'expliquer par un mal d'identité personnelle. Cela fait longtemps que l'on sait que des parents qui ont vécu, par exemple, un échec sportif quand ils étaient jeunes, investissent tout sur leurs enfants pour qu'ils deviennent (à leur place) le meilleur tennisman, le meilleur footballeur... C'est quand même une certaine prise d'otage de l'enfant. Et c'est d'autant plus inadmissible quand ledit enfant est grand. Afficher des photos de garçons et de filles qui ont 12/13 ans, voire davantage, c'est quand même une atteinte à leur libre arbitre, à leur choix".


Et les "victimes", qu'en pensent-elles ? Selon une étude de la société anglaise d'étude de marchés ComRes, plus d'un enfant de 10 à 12 ans sur quatre se sent embarrassé, anxieux ou inquiet lorsque ses parents publient des photos d'eux en ligne. Fait intéressant, il semble que les mères considèrent cet effet secondaire plus que les pères : 45 % de ces derniers supposent que leurs enfants se remettront de tout contenu embarrassant, comparativement à seulement 14 % des mères. Pour autant, seuls 19% des parents s'inquiètent vraiment des conséquences de leurs actes.

Pour se rassurer, on pourrait se dire qu'en France, on est bien loin des extravagances d'Outre-Atlantique, où les parents postent en moyenne plus de 15.000 photos de leurs enfants sur les réseaux sociaux, alors qu'ils n'ont pas atteint leurs 5 ans, selon Child Rescue Coalition, une association américaine de protection de l'enfance qui lutte contre les prédateurs sexuels sur internet. 


Par ailleurs, notre loi est claire : l’article 226-1 du code pénal prévoit que toute personne ayant diffusé ou publié des images d’un tiers sans son consentement encourt une peine d’un an de prison et une amende de 45 000 euros. Tandis que, l’article 9 du code civil garantit que "chacun a droit au respect de sa vie privée".

Sur le même sujet

Plus d'articles

Lire et commenter