Procès des harceleurs de Nadia Daam : des excuses, mais pas trop

Procès des harceleurs de Nadia Daam : des excuses, mais pas trop

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COMPTE RENDU D'AUDIENCE - Deux des cyberharceleurs de la journaliste Nadia Daam, jugés ce mardi 3 juillet à Paris, ont été condamnés à 6 mois de prison avec sursis. Une sanction rare qui ébranle l'impunité habituelle dont bénéficient les auteurs de violence en ligne. Reste que le peu de regrets sincères et d'explications exprimés par les prévenus interrogent.

Un procès pour apporter des réponses. De cette audience en correctionnelle, la journaliste Nadia Daam, harcelée en ligne pendant 8 mois, attendait de pouvoir poser des visages et des mots sur un enfer qui restait pour elle "un peu abstrait encore". Une réalité judiciaire sur un préjudice pourtant déjà très concret, allant de l’insulte à la menace de viol, de mort, au piratage de comptes, à l’intimidation au domicile et aux menaces sur sa fille de 12 ans. Le déclencheur de cette violence ? Une chronique sur Europe 1 au sujet des raids antiféministes orchestrés par quelques membres du forum 18-25 du site jeuxvideo.com. Mais de réponses, il n’y en a pas eues, ou alors de celles qui dévoilent les rouages d’un harcèlement massif, conduit par plusieurs centaines d’internautes, où la responsabilité, au bout du compte, apparaît complètement diluée aux yeux de ses auteurs.


 À la barre de la 30e chambre du TGI de Paris, ce mardi 3 juillet, se tiennent donc deux hommes. Le premier s’est illustré sous le pseudo "Tintindealer" sur Twitter. Technicien chez Orange, il est poursuivi pour "menace de mort" après avoir diffusé sur les réseaux sociaux un photomontage de la tête de Nadia Daam sur le corps d’une victime de Daesh. Cheveux et lunettes noires, il paraît frêle dans sa chemise blanche. Sa voix porte peu, et pourtant c’est de lui que viendront les regrets les plus francs, un peu poussés par les questions du tribunal. 

Une cybermission contre les "fachos"

"J’ai voulu faire le malin, c’était complètement disproportionné par rapport à la chronique de Nadia Daam", explique-t-il. Une chronique, d’ailleurs, qu’il avoue ne pas avoir écoutée jusqu’au bout, au moment de taper dans Google les mots "Daesh + montage" et de poster son oeuvre en ligne. "J’ai avancé dans la vidéo, j’ai juste entendu les insultes", dit-il. La portée de son geste, ce jeune homme assure en avoir pris la mesure au moment de la garde à vue. "J’avais pas compris, avant, qu’elle était menacée par plein de gens. C’est seulement en garde à vue que j’ai réalisé. Maintenant que j’ai écouté la chronique, je pense qu’elle a raison. Toutes ces insultes, s’en prendre à ses enfants… c’est inacceptable. ça m’a choqué, je ne veux pas être mis dans le même sac que ces personnes."


C’est au tour du second prévenu. Cet administrateur de données est poursuivi pour "menace de commettre un crime", à travers ce message posté sur le forum 18-25 ans du site jeuxvideo.com : "En tout cas la milf brunette je lui remplis sa petite bouche de mon foutre." C’est le plus âgé des deux : il a 35 ans. Le tribunal serait en droit d’attendre de cet homme - crâne rasé, lunettes et look soigné - des excuses en bonne et due forme, à la faveur d’une introspection adulte. Mais la chose, même avant l’audience, était plutôt mal engagée. Devant les enquêteurs, en audition, il avait d’abord cherché à se défausser : s’il était présent sur ce forum, sous le pseudo "quatrecenttrois", c’était en mission infiltrée... pour mener une action masquée contre des "fachos". 

Des "conséquences sur la vie de Nadia Daam et surtout sur la mienne"

"Il faut recontextualiser", précise-t-il finalement à l’audience. "J’ai dû trouver une excuse, j’étais sous pression en garde à vue. En réalité, je suis un membre lambda de ce forum, je fais des messages à caractère trollesque. J’ai l’habitude de poster des messages un peu subversifs. Au moment où je poste ce message, c’est pour amuser la galerie." Amuser, donc. On est bien loin des nuits d’insomnie, des sueurs froides et des instants de profond désarroi éprouvés par la victime. Le décalage est saisissant, mais le prévenu s’enfonce encore, devant une assistance médusée : "Pour moi, c'était pas une menace. J'aurais pu dire : 'je vais te tailler les oreilles en pointe', vous voyez. Bon, j'ai été mal inspiré, je ne suis pas Guillaume Apollinaire non plus. Aujourd’hui je regrette ce message, il a eu des conséquences sur la vie de Nadia Daam et surtout sur la mienne : j’ai été mis à pied au travail, je vais sûrement me faire licencier. Vous vous rendez compte, pour un message qui m’a pris 3 secondes ?"


On en est donc là. La victime n’était peut-être pas celle qu’on croyait. La journaliste à la barre n’en revient pas : "Je suis sidérée par tant de fausse naïveté et de désinvolture", indique-t-elle, tout en expliquant comment, le 5 juin dernier, jour d’une première audience renvoyée, son domicile a été cambriolé, la porte d’entrée fracassée, ses objets de valeur laissés intacts à part les ordinateurs. Et comment elle a tenté de protéger sa fille de 12 ans de la coulée de boue, justifiant tant bien que mal un déménagement et un changement d'école à venir. Pour le procureur, le constat est clair : "Ces prévenus incarnent la violence sous pseudonyme. Mais ils se positionnent de manière très différentes: si l'on peut attendre de l'un qu'il comprenne dorénavant les conséquences de ses paroles, l'autre vit toujours dans son monde virtuel et n'a pas pris conscience de ce qui lui est demandé : le souci de l'autre." 

Un troll, "ce n'est pas dans le code pénal"

Ce mardi, la réalité du cyber harcèlement - loin d'être virtuelle - s'est exposée au tribunal. "C'est une sacrée revanche de la réalité", plaide maître Morain, qui défend Nadia Daam. "Quand on écrit quelque chose sur internet et qu'on tape sur entrée, ça ne s'arrête pas là. Un troll, ce n'est pas dans le code pénal, ce n'est pas une excuse, ça n'existe pas", poursuit-il. Reste qu'il s'agit bien ici de juger des individus et non un phénomène dans sa totalité. "Ce qu'a vécu Nadia Daam est inacceptable, mais on ne fait pas le procès du forum, ni celui du cyberharcèlement" réplique l'avocat de l'un des prévenus. "Mon client n'est pas responsable de tous les messages qui ont été déversés sur la plaignante."


Le tribunal a finalement décidé de condamner à six mois de sursis les deux hommes. Ils devront en outre chacun verser à Nadia Daam 2000 euros au titre du préjudice moral. Mais cette sanction sera-t-elle comprise ? Les excuses formulées du bout des lèvres permettent d'en douter. Même le plus jeune, qui s'est montré particulièrement contrit, a finalement lâché, en cherchant la journaliste du regard : "Je suis vraiment désolé, mais je suis l'auteur d'un message. D'autres ont envoyé des choses beaucoup plus dures et n'ont pas été retrouvés. Moi, je me suis pas protégé et c'est pour ça que je suis là aujourd'hui." 

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