Profs visés pour "islamophobie" à Sciences Po Grenoble : retour sur cinq jours de polémique

Profs visés pour "islamophobie" à Sciences Po Grenoble : retour sur cinq jours de polémique

ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR - Deux enseignants de Sciences Po Grenoble ont été placés sous protection après avoir été nommément dénoncés pour "islamophobie" sur des affiches à l'entrée du bâtiment, jeudi dernier. Plusieurs ministres ont pris position, tandis que les syndicats se défendent et continuent de mettre en cause ces professeurs. Retour en 5 actes sur cette polémique.

Les tensions sont légions ces derniers jours dans le monde universitaire, sur fond de débats, souvent portés par le monde politique, sur "l'islamophobie" et "l'islamo-gauchisme" en son sein. Dernier épisode en date : la vive polémique qui sévit au sein de l'Institut d'études politiques de Grenoble, autour de deux enseignants nommément accusés "d'islamophobie" et de "fascisme" sur des affiches apposées, jeudi dernier, à l'entrée de l'école. Des tensions qui ont conduit plusieurs ministres à prendre position, et à la mise en place d'une protection rapprochée pour les professeurs mis en cause. Résumé en cinq actes de cette nouvelle embrouille universitaire. 

À l'origine, un débat universitaire

À l'origine de l'initiative, une dispute qui remonte à la constitution d'un "groupe thématique", en novembre dernier, pour préparer au sein de l'IEP une "Semaine de l'égalité et contre les discriminations", comme le rappelait Marianne le 5 mars. L'intitulé de ce groupe de travail, "racisme, islamophobie, antisémitisme", a fait réagir l'un des enseignants, agrégé d'allemand. Ce dernier contestait la pertinence du concept "d'islamophobie" auprès des autres membres du groupe, estimant que ce terme avait été accolé à Samuel Paty et, avant lui, au journal Charlie Hebdo avant les attentats de 2015. 

Dans un email, l'enseignant reconnaît qu'il "n'aime pas beaucoup" l'islam, qui lui fait "peur", tout en assurant n'avoir "jamais ressenti la moindre antipathie ou le moindre préjugé envers les hommes et les femmes qui le pratiquent". S'ensuit un affrontement interne entre le professeur, soutenu par un collègue et une autre partie du corps enseignant, qui défend la notion "d'islamophobie"

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Mobilisation de syndicats étudiants

La polémique est alors relayée par des syndicats étudiants. Début janvier, le collectif Sciences Po Grenoble en lutte publie sur son compte Facebook des extraits des emails issus de la polémique précédente. Ces publications sont relayées par l'Union syndicale Sciences Po Grenoble, principal syndicat de l'IEP, qui fustige un discours "inacceptable" de l'enseignant, "ancré à l'extrême droite", et demande qu'il ne participe pas à cette semaine thématique dans un long réquisitoire de cinq pages

Le 22 février, l'Union syndicale se mobilise sur un autre front et demande, toujours sur Facebook, le retrait d'un cours optionnel des maquettes pédagogiques de l'année prochaine. Ce cours, dispensé par un autre enseignant, maître de conférences qui avait soutenu l'agrégé d'allemand en janvier, est intitulé "Islam et musulmans dans la France contemporaine. Il aurait occasionné des "propos islamophobes dispensés comme scientifiques", selon le syndicat. Ce dernier publie même un appel à témoins pour que des élèves y ayant participé viennent étayer ces affirmations. 

Trois jours après, l'enseignant incriminé appelle les étudiants appartenant à l'Union syndicale à "quitter immédiatement" ses cours et à "ne jamais y remettre les pieds", estimant sa vie "en danger". Il défendra plus tard son cours, assurant proposer une "approche critique de l'islamisme"

Le 27 février, nouvelle riposte du syndicat étudiant sur son compte Facebook, qui conteste avoir mis en danger la vie de l'enseignant - qu'il cite nommément dans cette publication - et annoncé avoir porté plainte pour "diffamation et discrimination à raison des activités syndicales"

Les noms des enseignants affichés

 "Des fascistes dans nos amphis. L’islamophobie tue." Jeudi 4 mars, des militants décident d'aller plus loin et prennent l'initiative de placarder à l'entrée de l'IEP Grenoble des affichettes dénonçant nommément les deux enseignants. Les accusations sont relayées par des syndicats étudiants, dont la branche locale de l'Unef, sur les réseaux sociaux. 

La dénonciation publique passe très mal, près de cinq mois après l'assassinat de l'enseignant Samuel Paty, qui avait lui aussi été ciblé sur les réseaux sociaux. Vendredi 5 mars, la direction de Sciences Po Grenoble fait un signalement à la justice. Le lendemain, 6 mars, le parquet de Grenoble annonce ouvrir une enquête pour "injure publique" et "dégradation", confiée au commissariat de Grenoble. Le procureur de la République, Eric Vaillant, estime qu'il y a "un vrai danger à ce que ces professeurs soient menacés et subissent des conséquences sous cette exposition-là". Les deux hommes se verront d'ailleurs proposer une protection policière par le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin. 

La polémique se politise

L'affaire se politise. La ministre de l'Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, dénonce "des tentatives de pression et d'intimidation" et annonce une enquête confiée à l'Inspection générale de l'Éducation. Plusieurs ministres, Gérald Darmanin, Marlène Schiappa, Jean-Michel Blanquer et Eric Dupond-Moretti, s'insurgent contre la mise en accusation publique des professeurs. Les critiques dans l'exécutif pointent en particulier les syndicats étudiants. 

Des voix s'élèvent également à droite, mais aussi à gauche, le maire écologiste de Grenoble Eric Piolle ciblant des "collages injurieux" et affirmant que "les chasses aux sorcières n'ont pas leur place à l'université"

Lundi 8 mars, la direction de Sciences Po finit par dénoncer, dans un communiqué, "cette action qui met en danger l’ensemble de ses étudiants et personnels". Yassine Lakhnech, président de l'Université Grenoble-Alpes, dont fait partie l'IEP, "condamne fermement ces faits", estimant que "les relayer sur les réseaux sociaux est un acte irresponsable"

Le principal syndicat veut faire sanctionner les enseignants

Les syndicats, quant à eux, ont semblé dans un premier temps tenter de calmer le jeu. La direction de l'Unef s'est désolidarisée dimanche de sa section locale, évoquant la manière dont l'Unef Grenoble "a relayé très maladroitement et de façon dangereuse, la parole de ces étudiants" et assurant réaffirmer "son opposition à toute haine, à tout lynchage public"

L'Union syndicale s'est également désolidarisée des affiches collées devant l'entrée de Sciences Po, assurant ne pas en être à l'origine, mardi matin lors d'une conférence de presse. Pour autant, elle a justifié à nouveau sa mobilisation contre les enseignants au sujet de "l'islamophobie" et dénoncé "une polémique instrumentalisée". "Nous continuerons à demander des sanctions tant que ces deux professeurs ne se seront pas excusés", a insisté le président de l'Union syndicale, Thomas Mandroux. Dans un communiqué commun, les syndicats ont regretté que "l'emballement médiatique présente les deux collègues comme des victimes"

Une manifestation contre "l'islamophobie" à l'initiative du collectif Sciences Po Grenoble en lutte, à l'origine de la polémique, était organisée ce mardi devant l'IEP.

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