Projet d’attentat fomenté en prison : comment les portables arrivent-ils derrière les barreaux ?

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POLÉMIQUE - L’arrestation de deux détenus radicalisés qui fomentaient un attentat depuis leur cellule à Fresnes relance le débat de la présence (toujours illégale) de smartphones derrière les barreaux. Nous avons enquêté sur le sujet.

EDIT - La semaine dernière, deux détenus connus pour leur radicalisation et sur le point d'être libérés, un Camerounais de 28 ans et un Français de 22 ans, ont été mis en examen à Paris. Libérables quelques jours  plus tard, ils sont suspectés d’avoir fomenté un projet d’attentat depuis leur cellule. 


Ils utilisaient notamment dans cette optique un smartphone, dans lequel les policiers ont découvert de nombreuses vidéos et conversations évoquant un projet d’assassinat contre des "mécréants". L’un des deux hommes était également en lien, via des applications cryptées, avec au moins un djihadiste actuellement présent dans la zone irako-syrienne.


En août dernier, c’est un clip de rap qui avait été tourné illégalement à la prison d’Aiton, en Savoie. La vidéo avait ensuite été mise en ligne et diffusée sur les réseaux sociaux. A cette occasion, nous nous étions interrogé sur la manière dont les portables arrivaient en prison. Nous la republions aujourd’hui.

Séance de muscu, atelier fumette et flow débité devant la caméra. A priori, la vidéo postée sur internet et signée "Bibicraveur" a tout d'un clip de rap classique. Sauf que les barreaux aux fenêtres et les coursives verrouillées ne trompent pas : ce clip-là a été tourné en prison. Au centre pénitentiaire d'Aiton (Savoie), très précisément. 


La vidéo, depuis, a été visionnée par le procureur d'Albertville, qui a saisi les gendarmes et ouvert une enquête. Mais bien qu'il s'agisse là d'un des premiers films aux séquences montées, ce n'est certainement pas la première fois que des images tournées en centre de détention grâce à des smartphones filtrent à l'extérieur.  

Parloirs ou projections par les fenêtres

En janvier 2016, par exemple, un détenu de la prison de Luynes, dans les Bouches-du-Rhône, s'était filmé en direct depuis sa cellule via l'application Périscope. Autre exemple : ces prisonniers d'Arras qui avaient pu discuter sur Facebook avec des journalistes de La Voix du Nord en août 2015.


La chose n'étonne évidemment plus les surveillants de l'administration pénitentiaire. Contacté par LCI, Christopher Dorangeville, secrétaire général du syndicat CGT Pénitentiaire, connaît bien les techniques par lesquelles les smartphones passent les murs des prisons : "Leur présence en cellule est assez fréquente, on en retrouve en nombre conséquent lors des fouilles des cellules. Ils rentrent au cours des parloirs ou bien en projection depuis l'extérieur de la prison. Plus rarement, il est aussi déjà arrivé que des personnels pénitentiaires en rapportent."


Par ailleurs, LCI réalisait en novembre 2015 une enquête sur la présence de smartphones en prison. Des détenus interrogés via Facebook nous indiquaient leurs méthodes : "Pour avoir un portable en prison, il y a plusieurs solutions. Soit on t’en jette un par-dessus les murs et tu le récupères en promenade, soit on te le refile au parloir. Après, c’est vrai qu’il faut souvent changer de téléphone, à cause des fouilles. Mais les jetteurs, c’est pas ça qui manque." Les "jetteurs" ? Ce sont ces complices, à l’extérieur, qui sont payés pour projeter le téléphone par-delà les barbelés, généralement à l’aide d’une raquette et d’une balle de tennis trafiquée.

Un problème de sécurité pour le personnelChristopher Dorangeville, CGT Pénitentiaire

Des infractions en partie dues, selon le syndicaliste, à la suppression des fouilles systématiques. En effet, depuis 2009 et la loi pénitentiaire, "les fouilles doivent être justifiées par la présomption d'une infraction ou par les risques que le comportement des personnes détenues fait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l'établissement". "Ce fléau existait déjà du temps des fouilles systématiques, nuance Christopher Dorangeville, mais le retour de ces pratiques ou d'un système du même ordre d'efficacité pourrait contribuer à réduire le nombre de téléphones en cellules".


Car de son point de vue, les smartphones ne se résument évidemment pas à un gadget ludique : "Les appareils qui servent à filmer et à aller sur internet autant qu'à téléphoner, représentent un problème de sécurité pour le personnel. Les détenus peuvent s'en servir pour diffuser des photos de surveillants à l'extérieur ou pour indiquer leur position en transfert, par exemple, pour organiser une évasion". 

En vidéo

Faut-il autoriser les portables en prison ?

Une limitation au cas par cas ?

Un "faux débat" pour François Bès de l'Observatoire international des prisons (OIP), qui défend la légalisation des portables en prison. "Il y en a partout, c'est vrai, parce que l'accès à la famille et aux proches est limité, et que les horaires d'accès au téléphone de la prison se fait pendant les heures de travail ou lorsque les enfants sont à l'école. Avant l'apparition des smartphones en prison, si un détenu voulait préparer une évasion ou continuer son business, il le faisait." Lui propose davantage la solution de "limiter au cas par cas l'accès à internet". "On pourrait imaginer que des juges prononcent des restrictions si besoin" dit-il. 


D'autant que, souligne encore François Bès, le portable "permet aussi de sauver des vies". Pas plus tard qu'en juillet dernier, un détenu du centre pénitentiaire d'Avignon-Le Pontet a contacté les pompiers depuis sa cellule après, dit-il, avoir été "passé à tabac trois surveillants". Concernant notre affaire des détenus rappeurs en Savoie, il ajoute : "Un clip, ça ne fait de mal à personne".

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