Psychiatrie et terrorisme : pourquoi il va être (très) compliqué de recenser les patients radicalisés

Psychiatrie et terrorisme : pourquoi il va être (très) compliqué de recenser les patients radicalisés

DISSONANCE – Alors que Gérard Colomb réclame l’aide des médecins pour déceler chez certains patients des signes de radicalisation terroriste, des professionnels de santé tirent la sonnette d’alarme, jugeant la mesure inapplicable, voire dangereuse. Explications.

Gérard Collomb va devoir préciser sa pensée. Alors que le ministre de l’Intérieur a réclamé vendredi, au lendemain des attaques djihadistes en Catalogne, l’aide des hôpitaux psychiatriques et des médecins pour déceler chez certains patients des signes de radicalisation terroriste – un appel réitéré ce mardi matin sur BFMTV, un jour après qu'une personne a été tuée et une autre blessée à Marseille par un homme atteint de troubles psychotiques au volant d'une camionnette –, des professionnels de santé tirent la sonnette d’alarme. Jugeant la mesure inapplicable et même hasardeuse, ces derniers, à l’instar du psychiatre Pierre-Michel Llorca, pressent le locataire de la place Beauvau de revoir sa copie (et sa façon de voir les choses). 

"Il y a deux aspects problématiques et un mélange des genres en tous points de vue", estime le chef du service de psychiatrie du CHU de Clermont-Ferrand, contacté par LCI. Il s’explique : "D’abord, l’amalgame qui est fait entre comportement terroriste et maladie mentale est totalement infondé. On a souvent l’image du fou dangereux, mais les gens qui souffrent de troubles psychiatriques, quels qu’ils soient, sont bien plus souvent victimes qu’agresseurs. Cette confusion renforce la stigmatisation des malades." Des propos qui font écho à ceux d’un autre psychiatre, le docteur David Gourion, auteur d’une tribune remarquée sur le sujet dans les colonnes du Monde

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"Le deuxième élément de confusion porte à la fois sur les lieux de soin et sur l’essence de notre métier ", poursuit le professeur Llorca. "Dire que les hôpitaux psychiatriques vont devoir contribuer à une sorte de réseau de détection de la radicalisation, parler de 'nouvelle doctrine', de 'création de protocoles'... Tout cela, ce ne sont que des mots qui, concrètement, ne veulent rien dire. Notre pratique est régie par la loi qui encadre le secret médical et il est de notre devoir d’y déroger en cas de suspicion avérée sur la commission d’un crime. On est au niveau zéro de l’élaboration ; le dispositif légal existe déjà et il est utilisé presque quotidiennement."

De fait, si les articles 226-13 du code pénal et L1110-4 du code de la santé publique fixent les contours du secret professionnel auquel sont astreints tous les praticiens, l’article 223-6 du code pénal précise qu’un danger potentiel doit être immédiatement signalé aux autorités : "Quiconque pouvant empêcher par son action immédiate, sans risque pour lui ou pour les tiers, soit un crime, soit un délit contre l'intégrité corporelle de la personne s'abstient volontairement de le faire est puni de cinq ans d'emprisonnement et de 75 000 euros d'amende."

"La préservation du secret doit rester un principe fondamental de l'exercice professionnel. Il ne paraît pas souhaitable de rajouter de dérogations légales à celles déjà existantes", abondait le Conseil national de l’Ordre des médecins dans un rapport publié en janvier dernier. Appelant à la "responsabilité professionnelle et individuelle", l’organisme régulateur du corps médical préconisait alors "la pleine application des textes en vigueur et en particulier ceux du code pénal qui s’adressent à tout citoyen plutôt que de créer de nouvelles dérogations au sujet desquelles on ne peut mesurer les possibles dérives ultérieures."

Un risque d’anathème, un besoin de concertation

Car si elle est légale et déontologique, la problématique est également morale et philosophique. "D’un point de vue éthique, l’idée d’un 'protocole' concernant le repérage systématique de patients ayant un profil particulier pose de vraies questions", souligne ainsi David Gourion dans son texte diffusé par Le Monde. "Et puis, concrètement, comment s’organiserait cette 'collaboration' des services de l’Intérieur avec les psychiatres ? Serons-nous invités bientôt à remplir une fiche décrivant les symptômes de nos patients susceptibles d’être des fous de Dieu ? D’un point de vue clinique, la plupart des patients schizophrènes en période de bouffée délirante aiguë ont des idées mystiques en relation avec Dieu et la religion. Ceux d’origine musulmane seront-ils dès lors automatiquement anathématisés ? Et ces signalements, qu’en ferons-nous ?" 

Un avis et des interrogations partagés par son confrère Jean-Claude Pénochet, expert auprès de la cour d'appel de Montpellier, pour qui la proposition de Gérard Collomb pourrait conduire "à une situation un peu caricaturale qui aboutirait à faire passer dans l'opinion que tout malade mental est un terroriste en puissance". S’il dénonce lui aussi "une exploitation politique de situations dramatiques" contre-productive prouvant une méconnaissance du domaine psychiatrique, le professeur Llorca souligne que des pistes mériteraient d’être explorées ou développées. "Nous devrions avoir une réflexion structurée et dépassionnée sur le processus de radicalisation, en essayant d’impliquer certaines disciplines des sciences humaines ou sociales. C’est le seul moyen pour comprendre et démonter ces phénomènes complexes." 

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