Que reproche-t-on à Médine ? Ce qui est déformé, ce qui est avéré

Que reproche-t-on à Médine ? Ce qui est déformé, ce qui est avéré

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POLÉMIQUE - Des élus et militants de droite et d'extrême droite demandent la déprogrammation du rappeur Médine au Bataclan, en octobre prochain. Depuis quelques jours, rumeurs et allégations circulent massivement sur son compte. Des faits parfois déformés, parfois avérés.

Artiste aux multiples polémiques, Médine se retrouve aujourd'hui dans la tempête, initiée par l'extrême droite, qui s'oppose à sa venue en concert au Bataclan, en octobre prochain. Il lui est entre autres reproché le titre et le visuel d'un album, commercialisé en 2005, ayant pour titre "Jihad : le plus grand combat est contre soi-même."


Face au tollé, le rappeur a dû renouveler sa condamnation des attentats de Paris et, pour l'heure, aucune déprogrammation n'est annoncée. Ce qui n'empêche pas les rumeurs et les allégations de circuler allègrement. Mais aussi les faits avérés. Nous vous proposons une mise en contexte, point par point : 

Ambassadeur de l'association "Havre de savoir" ?

Les détracteurs de Médine brandissent pour justifier leurs propos une capture d'écran : celle d'un article publié sur le site booska-p, spécialisé dans l'actualité du rap. Aujourd'hui introuvable, cet article aurait été signé par Médine en 2013 et comporterait ce sous-titre : "Je suis également ambassadeur de l'association 'Havre de savoir'". Or, l'association "Havre de Savoir" est accusée par l'extrême droite de "faire la promotion des Frères musulmans" et "de défendre le terroriste Mohamed Merah".

Le rappeur est-il réellement "ambassadeur" de cette association du Havre ? Pour en savoir plus, LCI a contacté "Havre de savoir". Notre interlocuteur nous indique ne pas souhaiter s'exprimer sur cette affaire "qui ne nous concerne pas directement". Il précise néanmoins que "si titre il y avait, ce ne serait pas un titre d'ambassadeur, qui n'existe pas dans notre association, mais plutôt un statut honorifique". Une chose est sûre : en juin 2013, l'association a bien annoncé une conférence à laquelle étaient conviés les Hani Ramadan, Tariq Ramadan et Médine, comme vous pouvez le voir sur cette capture d'écran réalisée avec l'outil Wayback machine, qui permet de retrouver des publications anciennes. 

Médine a par ailleurs participé à un gala de charité en faveur du peuple palestinien organisé par cette même association, le 29 août 2014. Il était alors présenté comme un "ambassadeur" et "membre actif" de l'association.

Dans les faits, l'association "Havre de Savoir" est parfois contestée dans la ville où elle organise des conférences. Le journal Paris Normandie explique par exemple que, lors de sa sixième rencontre annuelle des musulmans du Havre, fin 2017, un élu EELV s'interrogeait sur "les très nombreuses références à Yusuf Al-Qaradawi (...) considéré comme un guide spirituel des Frères Musulmans" sur le site de l'association. "Havre de savoir", de son côté, présentait cette conférence comme une occasion de "se réconcilier par rapport aux amalgames qui sont faits au sujet de cette religion". Auprès de LCI, l'association réitère sa volonté de "déconstruire l'ensemble de l'argumentaire pseudo-théologique de ces extrémistes [les djihadistes ndlr] qui salissent notre religion". 

Sciences Po, ENS, Essec...

Mais ce que l'on sait moins, c'est que Médine participe aussi à de nombreuses autres conférences et associations. Toujours au Havre, l'association "Don't Panik Team", club de boxe récemment récompensé par la victoire de Amina Zidani au championnat de France de boxe féminine, confirme à LCI que Médine "en est le président. Et le fondateur avec son père et son frère qui sont les entraîneurs". Il a également participé à plusieurs conférences dans des antennes de Sciences Po et à l'Ecole normale supérieure (ENS). Par ailleurs, il a été en 2014 le parrain de l'initiative Egalité des Chances de l'école de commerce ESSEC.

Une proximité avec Dieudonné ?

Des photos en effet montrent le rappeur reprendre la "quenelle", geste popularisé par Dieudonné M'bala M'bala, suspecté d'être un signe antisémite. Cette polémique  date en réalité de 2014. Depuis, le rappeur s'est expliqué sur ce geste, expliquant dans un portrait de Libération en date du 30 janvier 2015 que cette quenelle lui a laissé "un goût amer".


Dans le même esprit, on lui reproche d'avoir assisté, au théâtre de la Main d'or, (le théâtre de Dieudonné), à un meeting de Kémi Seba, polémiste panafrican, proche dans le passé de Dieudonné et d'Alain Soral. Là encore, Médine se justifie sur sa présence et parle - toujours dans Libé - d'une "démarche étudiante". 

Médine est-il anti-laïc ?

Sur ce point, c'est une chanson en particulier qui est pointée du doigt : le texte de "Don't laïk" (2015) reprend cette phrase : "Crucifions les laïcards comme à Golgotha". Là encore, le rappeur a donné son explication de texte. La voici dans Les Inrocks la même année : "Je voulais absolument parler de la façon dont est manipulée aujourd'hui une valeur républicaine comme la laïcité alors que dans son esprit et sa lettre, la laïcité est faite pour réunir les gens". 

Un appel au djihad ?

A l'origine de cette polémique, on retrouve surtout l'album "Jihad", dont l'affiche a été superposée à la promotion du concert au Bataclan, affichant complet. Il y a dans ce parallèle deux manipulations d'information. Tout d'abord, il sous-entend que l'album "Jihad" vient de sortir cette année et que c'est avec cette affiche, où le rappeur arbore un tee-shirt du nom de son album, que Médine va se produire au Bataclan. C'est faux, puisque cet album date de 2005 : il est donc vieux de treize ans. 

Par ailleurs, il est largement impliqué par ses opposants que Médine fait un appel au djihad, éludant ainsi l'autre partie du titre. Le nom complet de l'album est en réalité : "Jihad : le plus grand combat est contre soi-même." Un sujet sur lequel s'était déjà justifié le rappeur dans une interview à Clique TV en février 2017. "J’ai intitulé mon album Jihad, d’abord avec un sous-titre 'Le plus grand combat est contre soi-même', et ensuite c’était en 2005, dans un autre contexte (...) Mon message à ce moment-là s’adressait à ceux qui seraient tenté de partir combattre et à ceux qui ont une définition de ce terme complètement galvaudé". Si le terme "jihad" (ou djihad) évoque aujourd’hui la "guerre sainte" des groupes islamistes radicaux, son étymologie en fait un synonyme de "lutte", "dans le sens de l’effort et de l’abnégation".



Voici par ailleurs les paroles de cette chanson, que nous reproduisons ici dans leur intégralité : 


Quelques milliards d'années pour un retour en arrière

Écrivain arriéré depuis que l'homme est sur terre

Il était une fois un morceau de chair

Qui pour conquérir le monde, petit homme parti en guerre

D'un geste habile Abel devint victime

Par le meurtre de son frère, Qâbîl instaure le crime

Ce furent les premiers pas sur terre des criminels

Trahison fraternelle, une femme au centre des querelles

Et le règne de l'homme suivit son cours

Oubliant son Seigneur celui qui lui fit voir le jour

Accumulant les erreurs et les défaites

Espérant trouver son coin de paradis par les conquêtes

Alors petit homme sortit son épée

De son fourreau et commença à découper

Toutes les têtes qui se dressaient devant lui

Les mauvais comme les gentils, les colosses comme les petits

Préhistoire, antiquité, Moyen-âge et Renaissance

Une histoire sans équité obtient la rage à la naissance

Avertissement de la part des messagers

À qui on tourne le dos et qui nous laissent présager

Une guerre avant une autre et un mort après l'autre

Un empire, un continent et une rafle contre une autre

Récit imaginaire, mythologie du minotaure

Hercule contre Centaure, Achille contre Hector

Et comme les responsables n'y sont qu'à moitié

Musulmans contre croisés, Jérusalem et Poitiers

David contre Goliath et Moussa contre Pharaon

Tous devront rendre compte quand sonnera le clairon


Et l'existence aura pris fin

Puis renaîtra de sa poussière de défunt

Un jugement qui se déroule sans injustice

Regroupant l'humanité les dos chargés de bêtises

Mais bien avant petit homme aura pris le temps

De combattre son frère et de verser le sang

D'innocents, de coupables présumés

D'instaurer un bordel pas possible en résumé

César, Attila, Alexandre le grand

Gengis Khan, Napoléon et Guillaume le Conquérant

Le pouvoir ne fait que changer de prénom

Les méthodes restent les mêmes, de successions en successions

Couronné par le peuple autoproclamé

Le bourreau par la victime se voit acclamé

Réclamer le prix d'une liberté promise

En espérant un jour regagner la terre promise


Moujahidin, Samouraï ou prétorien

Mercenaire et légionnaire, soldat de plomb qui ne craint rien

Général, caporal, sous-officier

Depuis le fond de nos entrailles à la guerre nous sommes initiés

Et si le monde d'aujourd'hui a changé

Qu'on nous explique les génocides et leur sens caché

Qu'on nous explique les conflits qui se prolongent

Le 21ème siècle est bien parti dans son allonge

Explique les bouteilles de gaz l'invention des chambres à gaz

Les furtifs hélicoptères qui coupent les ailes de Pégase

Le crime est dans nos têtes enfoui dans nos mémoires

Il suffit d'un rien pour que le monde replonge dans le noir

Guerre offensive, défensive, guerre mondiale

Guerre des nerfs, nucléaire, guerre coloniale

Guerre des étoiles, guerre du feu, guerre diplomatique

Guerre des mondes et guerre bactériologique

Guerre froide et guerre de résistance

Guerre civile, guerre de 100 ans, guerre d'indépendance

Croix de guerre, chemin de croix et croix de fer

Crime de guerre, cri d'enfer auxquels je crois dur comme fer

L'important c'est de participer

Moi j'crois bien n'avoir jamais joué à la paix

Une marguerite sur nos fusils à pompe

On déteste les armes mais les fabrique en grand nombre

C'est l'industrie de l'armement

Une manière comme une autre de se faire de l'argent

Ak-47 et pistolet mitrailleur

Kalachnikov et missiles Stingers

Missiles, roquettes, Al samoud et Tomahawk

Des armes de destruction massive qui nous choquent

Uniquement quand elles appartiennent aux autres

Après l'enquête en fin de compte ce sont les nôtres

Et recommence depuis le commencement

Insoumission, désobéissance au Grand Commandement

On abandonne notre poste de vertu

Moralité d'acier un vêtement dévêtu

Aucune pudeur, aucune remise en question

Aucun regret, aucune larme, aucune demande de pardon

Aucun combat exercé de l'intérieur

Aucune leçon tirée de toutes les erreurs antérieures

On naît, on vit, on meurt entre deux on s'entretue

On se pardonne, on se trahit le cycle se perpétue

On se délivre, on se libère pour finalement

Enchaîner par rendosser d'autres chaînes machinalement

Et moi je chante contre vents et marées

Écoute ma chronologie pour les contrecarrer


Ceux qui choisissent la solution militaire

N'ont-ils pas vu qu'elle nous dessert beaucoup plus qu'elle nous sert?

Reçoit mes références, mon listing, ma rédaction

Reçoit mon bilan historique et ses acteurs sans rédemption

Étudier reste la seule solution

Pour les blancs, les noirs, les gens issus de l'immigration

Ma richesse est culturelle, mon combat est éternel

C'est celui de l'intérieur contre mon mauvais moi-même

Mais pour le moment les temps resteront durs

Et pour le dire une centaine de mesures

Jihad !

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