"Quelle élite politique espèrent-ils former avec ça ?" : des étudiants de Sciences Po ébranlés par l'affaire Duhamel

"Quelle élite politique espèrent-ils former avec ça ?" : des étudiants de Sciences Po ébranlés par l'affaire Duhamel

REPORTAGE - Pour le 2e jour consécutif, des étudiants de Sciences-Po se sont rassemblés ce vendredi pour réclamer la démission de leur directeur Frédéric Mion, mis au courant il y a deux ans des accusations d’inceste visant Olivier Duhamel. A LCI, ils ont dit leur "honte" et leur "colère" d’appartenir à la prestigieuse institution.

"J’étais là hier, je suis là aujourd’hui. C’est un moment important de notre vie à Sciences Po qui se joue." Bonnet sur la tête et appareil photo autour du cou pour immortaliser l'instant, Jean* est venu réclamer la démission de Frédéric Mion. Pour le deuxième jour consécutif, des étudiants de la prestigieuse école se rassemblaient ce vendredi devant les locaux de la rue Saint-Guillaume pour demander le départ de leur directeur, qui a admis avoir été alerté dès 2019 des accusations d’inceste visant Olivier Duhamel, ex-président de l’instance qui chapeaute l’institut d’études politiques parisien.

Sur le trottoir en face de l'entrée principale de l'établissement, les élèves sont à peine plus nombreux que la demie dizaine de vigiles qui filtre les rares allées et venues et surveille les abords de l'école. Pas de pancartes, pas de slogans... seuls trois petits groupes d'étudiants se tiennent côte à côte. Il faut dire que les cours n'ont pas repris ; le retour des élèves qui avaient quitté Paris pour les fêtes de fin d'années est attendu la semaine prochaine. 

Pas de quoi décourager les téméraires qui affrontent le froid, tant l'enjeu est important selon eux. "Si Frédéric Mion avait acté sa démission, j’aurais été fier de faire partie de Sciences Po, mais là…. Appartenir à une institution qui n’est pas capable d’assumer et d’en tirer les conséquences, c’est difficile", admet Jean, en première année. "J’ai un peu honte de ce qu’il se passe, ça éclabousse la réputation des étudiants", abonde Paul*. "Beaucoup de personnes vont désormais identifier Sciences Po à cette affaire, et je pense que ça dévalorise à la fois notre formation et l’établissement. A longueur de cours les professeurs nous parlent de crise de la démocratie, de manque de confiance et de transparence. Mais j'ai l'impression qu’ils promeuvent des conseils qu’ils ne suivent pas. Quel exemple ça nous donne ? Quelle élite politique ils espèrent former avec ça ?", s'interroge l'étudiant en deuxième année.

Je suis en colère que ces gens-là soient encore en place-

"En tant qu'étudiante féministe, j'ai honte d’être associée à Sciences Po, qui se dit féministe, progressiste, à la pointe de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles", ajoute Sophie*, étudiante en 2e année de bachelor. Léa*, elle, est même en colère. "Peut-être que Frédéric Mion préserve les siens, mais je n’ai pas envie de poursuivre là-dedans. Je suis en colère que ces gens-là soient encore en place et protègent les agresseurs", assure celle qui espère intégrer l'ENA. 

A l'instar de Jean, les étudiants mobilisés souhaitent la démission de leur directeur "mais aussi des changements plus profonds" au sein de l'institution. "Frédéric Mion mettait la lutte contre les violences sexistes et sexuelles au premier plan, mais beaucoup d’affaires sont étouffées et beaucoup de victimes n'osent pas parler",  assure Pauline*. Selon elle, "cette école ne prend pas en compte le vécu des femmes et des minorités de genre face aux agressions, aux viols". "J’en avais la conviction maintenant j’en ai la certitude : si je veux dire que tel étudiant à Sciences Po m'a agressé et que je fais part de mon histoire à Frédéric Mion, il va aller interroger le meilleur ami de mon agresseur pour se faire son avis et ne va pas me croire."

L'étudiante en master fait référence au message interne envoyé ce jeudi 7 janvier par Frédéric Mion. Pour se justifier d'avoir gardé le silence pendant deux ans, il écrit : "Sans preuve tangible, sans éléments précis, j'avais peine à imaginer que cette rumeur puisse avoir le moindre fondement. Je me suis tourné vers un proche d'Olivier Duhamel, qui m'a indiqué avec fermeté que cette rumeur était sans fondement. Je me suis par ailleurs assuré, au plan interne, qu'aucun agissement délictueux n'avait fait l'objet d'un signalement au cours des années où Olivier Duhamel avait enseigné dans notre maison." Pauline s'interroge : "Comment a été menée cette enquête ?".

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Une "opération marketing"

Chez tous les étudiants que nous avons interrogés, désillusion et déception sont grandes. Comment accepter que cette prestigieuse école ne soit pas si exemplaire ? Pourquoi un tel décalage entre l'image véhiculée à l'extérieur et la vie en interne ? "Sciences Po axe sa communication sur la parité, ils sont à cheval sur l’écriture inclusive.... Très bien, mais visiblement ils s’en contrefoutent, il s’agit d’une opération marketing", constate Paul. "L’image est reluisante mais quand on creuse, il y a de la pourriture", nous glisse Jean.  

Quelle est l'ampleur du malaise dans l'école ?  Leurs camarades partagent-ils leurs avis ? Difficile d'être catégorique puisqu'ils n'ont pas encore pu en discuter de vive voix. Mais depuis les révélations de Camille Kouchner et l'article du Monde affirmant que leur directeur avait été informés des faits il y a de cela deux ans par l'ancienne ministre Aurélie Filippetti, les groupes Facebook regroupant les étudiants s'échauffent. 

Jeudi face à des élus étudiants, Frédéric Mion a exclu de se retirer de ses fonctions. Ce vendredi après-midi, deux nouvelles réunions avaient été convoquées avec les élus des organisations étudiantes, l’ensemble des membres du conseil de l’Institut et ceux de la commission de la vie étudiante.

* les prénoms ont été modifiés

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