Réacteurs vieillissants, terrorisme... La France risque-t-elle la catastrophe nucléaire ?

Réacteurs vieillissants, terrorisme... La France risque-t-elle la catastrophe nucléaire ?
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ENVIRONNEMENT – Depuis l’accident de Fukushima au Japon en mars 2011, les normes de sûreté des centrales nucléaires françaises ont été revues à la hausse pour diminuer les risques et l’ampleur d’un éventuel accident. Des risques que les autorités du nucléaire ne nient plus en raison du vieillissement du parc nucléaire, cumulé à la mauvaise santé financière des entreprises exploitantes (EDF, Areva, etc.) et aux menaces terroristes. Explications.

Un Tchernobyl (ou un Fukushima) à la française est-il envisageable ? Trente ans après la catastrophe nucléaire du 26 avril 1986 qui a fortement marqué les imaginaires collectifs, des conséquences de la contamination à la controverse sur le nuage radioactif, l’éventualité d’un accident nucléaire sur le territoire français n’est plus une chimère de militants antinucléaires – peut-être d’ailleurs ne l’a-t-elle jamais été.

"Imaginer l’inimaginable"

Pour preuve, depuis janvier dernier, le président de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), Pierre Franck Chevet, qu’on ne peut pas accuser de partialité antinucléaire répète qu’un accident dans un réacteur est tout à fait possible . Lorsqu’on le rencontre dans son bureau de Montrouge le 20 avril, le "gendarme" en chef du nucléaire insiste : "un accident majeur ne peut pas être exclu aussi bien au Japon qu’en Europe".

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Il n’est pas le premier représentant du nucléaire français à s’alarmer des risques du nucléaire civil – et à demander de tirer les enseignements des catastrophes. Dans une interview au Figaro  trois mois après l’accident de Fukushima de mars 2011, Jacques Repussard, directeur de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (ISPN) déclarait qu’ "il fa[llait] imaginer l’inimaginable". C'est donc l'aveu que le risque zéro n'existe pas en matière de sûreté – mais aussi de sécurité – nucléaire quelque soit la localisation d'une centrale ou des usines de traitement des déchets. 

Vieillissement du parc nucléaire français

Pointé du doigt par les associations écologistes depuis quelques années, le vieillissement du parc nucléaire est considéré comme la principale faille en raison de la vétusté et de la dégradation de certains équipements. "Le risque d’accident est très fort car les centrales vieillissent, et plus les centrales vieillissent plus le risque est fort", souligne l’eurodéputée écologiste Michèle Rivasi, fondatrice de la Commission de recherche et d’informations indépendantes sur la radioactivité (Crii-rad) dans les mois qui ont suivi la catastrophe de Tchernobyl, le 26 avril 1986.

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Sur les 58 réacteurs nucléaires français, 33 ont d’ailleurs déjà plus de 30 ans et leur durée de vie pourrait être prolongée à 50 ans par la ministre de l’Ecologie Ségolène Royal, à la demande d’EDF dans les prochaines semaines, en vertu des dispositions de la loi de transition énergétique [ndlr, la fermeture de Fessenheim est, elle, actée, mais le calendrier n'est pas encore entièrement fixé ]. "En France, les deux tiers des réacteurs vont avoir plus de 30 ans, l’âge pour lequel elles ont été fabriquées au départ. Or, on est confronté quasi quotidiennement à des accidents dits ‘sans conséquences’ dans les centrales nucléaires", regrette Martial Chateau, professeur de physique à la retraite et administrateur du réseau Sortir du nucléaire.

Incidents en série

La liste des incidents ces derniers mois est longue. En octobre 2015,  un incendie à la centrale de Chinon , en Indre-et-Loire, a clairement posé la question de l’obsolescence du matériel électrique des unités de production. Par ailleurs, début mars, une note interne d’EDF sur les générateurs diesel des centrales qui permettent de maintenir l’activité des réacteurs en cas de coupure électrique révélait que 44% des installations étaient dégradées et 13,2% dans un "état inacceptable".

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Plus récemment, c'est  l’accident "impossible" (selon EDF) à la centrale de Paluel (Seine-Maritime), avec la chute d’un générateur de 465 tonnes à l’intérieur de la centrale, qui interroge la sûreté. Sans oublier les 20 fissures de la cuve de confinement du réacteur de Tricastin , dans la Drôme, la troisième la plus âgée. "Des anomalies il y en a, et c’est une bonne chose que les systèmes les détectent pour améliorer la sûreté, observe à ce propos le président de l’ASN. Il faut tout le temps remettre en question la sûreté pour éviter des incidents à Paluel, comme à Fukushima."

Des investissements insuffisants ?

La mise en sûreté des centrales induite par l’ancienneté du parc nucléaire pose par ailleurs la question de l’investissement. Les coûts des travaux de "carénage" des dix prochaines années que compte réaliser EDF sont estimés à 55 milliards d’euros et 100 milliards d’euros pour la maintenance du parc actuel jusqu’en 2030 selon la Cour des comptes. "Pendant des années, et même quand j’étais ministre, je considérais que le niveau de sécurité était respecté, mais cela fait quelques années déjà que je suis plus dubitative. Quand je vois la falaise d’investissements à réaliser, je suis très inquiète", reconnaît Corinne Lepage, ex-ministre de l’Environnement de Jacques Chirac (1995-1997) et avocate du canton suisse de Genève contre la centrale du Bugey.

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Car  EDF et Areva, qui exploitent la majorité des réacteurs, sont dans une mauvaise situation financière aggravée par la facture très salée de EPR de Flammanville, Olkiluoto (Finlande) et Hinkey Point (Royaume-Uni).  "Le contexte général est préoccupant, poursuit Pierre Franck Chevet, le président de l’ASN. Les enjeux industriels de sûreté sont à la hausse avec la prolongation des réacteurs. Et puis en même temps, les entreprises exploitantes ne sont pas en bon état de santé budgétaire. Nous mêmes n’avons pas les moyens nécessaires pour gérer ces enjeux à la hausse."

"Le vieillissement est un faux problème. Il faut qu’on donne les moyens financiers à l’Autorité de sûreté et à EDF qui fait face à des investissement très importants", rejoint Marie-Claire Cailletaud, porte-parole de la CGT Mines Energie, pro-filière nucléaire.

La crainte de l’erreur humaine

La mauvaise santé financière a aussi des conséquences sur la maintenance des centrales. Suppressions de postes , départs à la retraite du personnel compétent, recours accru à la sous-traitance, etc : le climat social à l’intérieur de la filière nucléaire inquiète les pro- comme les anti-nucléaire. "La question de la sous-traitance nous préoccupe car la sûreté du nucléaire ce n’est pas tant une question technique qu’une question d’organisation du travail", poursuit la syndicaliste Marie-Claire Cailletaud. "Pour des impératifs économiques, on fait appel jusqu’à 80% à la sous-traitance pour la maintenance des centrales d’après la CGT EDF : les risques d’un erreur humaine ne peuvent qu’augmenter", complète Martial Chateau, de Sortir du nucléaire.

En revanche, depuis l’accident de Fukushima en mars 2011, les normes de sûreté ont elles été renforcées pour faire face aux risques sismiques, d’inondations ou tout simplement "pour faire face à l’improbable voire l’impensable", explique Pierre Franck Chevet. De fait, les centrales sont ainsi progressivement équipées d’un bunker de gestion de crise, avec le centre de commande et de communication, d’un moteur diesel résistant à tout aléas, et d’un alimentation en eau d'ultime secours. "Après Fukushima, il y a quand même eu une augmentation de la sûreté nucléaire", admet l’eurodéputée écologiste Michèle Rivasi, qui craint de "nouveaux risques et des risques cumulés comme les risques d’attentats et de gestion des déchets radioactifs". 

Un risque terroriste

La sécurité face au risque terroriste est d’ailleurs devenue une préoccupation majeure ces dernières années, notamment chez nos voisins belges. En France, les survols des drones sur les sites nucléaires constituaient pour l’ONG Greenpeace "une menace pour la sécurité des sites". Or, l’enquête demandée par le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve sur l’origine des survols n’a pour l’instant rien donné. Reste que la vigilance a été accrue et les mesures de protection renforcées dans les installations françaises.

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Mais des failles existent. "En principe, 20 à 30 gendarmes par centrale sont chargés de la sécurité des 19 centrales et de Superphenix. Mais en fonction des plannings, l’effectif réel est plutôt de 3 ou 4 gendarmes. Quand nous sommes entrés dans la centrale de Tricastin, nous n’avons rencontré personne car les gendarmes avaient été appelés en renfort pour sécuriser le tour de France !", explique à Reporterre Yannick Rousselet, un militant Greenpeace. "Depuis Fukushima, on est passé de la négation du risque à la prévention du risque, soulève Martial Chateau, le militant antinucléaire. On essaye de banaliser l'idée qu'un accident arrivera un jour". Selon un sondage 20 Minutes publié lundi 25 avril , sept Français sur dix estiment "possible" qu’un accident nucléaire similaire à celui de Tchernobyl se produise un jour en France. 

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