Réédition suspendue de pamphlets antisémites de Céline : ce qu’il faut savoir de la polémique

Réédition suspendue de pamphlets antisémites de Céline : ce qu’il faut savoir de la polémique

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CONTROVERSE - Faut-il ou non rééditer les écrits antisémites de Louis-Ferdinand Céline ? Alors que l’éditeur Gallimard vient d'annoncer qu'il suspendait son projet, le débat fait encore et toujours rage entre historiens, politiques et associations.

C’est une affaire qui déborde du cadre littéraire. Les éditions Gallimard ont finalement suspendu leur projet de rééditer trois pamphlets antisémites de l’écrivain français Louis-Ferdinand Céline, publiés à l’origine entre 1937 et 1941. L'intention qui a fait polémique était pourtant défendue par certains intellectuels mais déplorée par d’autres. Elle a d'ailleurs aussi, et va continuer de le faire, divisé la classe politique. Explications...

De quels textes parle-t-on ?

Il  y a Louis-Ferdinand Céline l’écrivain, entré au panthéon des lettres françaises dès son premier roman paru en 1932, "Voyage au bout de la nuit", inspiré de sa propre expérience de la Première Guerre Mondiale. Et puis il y a le Céline scandaleux, proche des milieux collaborationnistes pendant l’occupation allemande, auteur de plusieurs pamphlets antisémites.


En décembre dernier, le magazine "L’Incorrect" révélait que Gallimard, éditeur historique de Céline, souhaitait rééditer en mai prochain trois de ces textes, intitulés "Bagatelles pour un massacre", "L’école des cadavres" et "Les Beaux draps", dans un même recueil baptisé sobrement "Ecrits polémiques". Une décision prise avec l’autorisation de Lucette Destouches, 105 ans, la veuve de l’écrivain. Et qui, face à la polémique, est donc pour l'instant suspendue.

Qui dénonce cette réédition ?

En décembre dernier, Frédéric Potier, délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT écrivait à Antoine Gallimard, le patron de la maison d’édition, afin de l’avertir des précautions éthiques à prendre avec un tel projet. Sur le site du Crif, Pierre-André Taguieff et Annick Duraffour, auteurs du livre "Céline, la race, le juif" (Fayard), s’étonnent du revirement de Lucette Destouches. Dans un ouvrage intitulé "Céline secret" paru en 2001 chez Grasset, celle-ci expliquait en effet pourquoi elle s’était toujours opposée à une telle réédition. "Encore maintenant, de par justement leur qualité littéraire, ils peuvent, auprès de certains esprits, détenir un pouvoir maléfique que j’ai, à tout prix, voulu éviter." 


Début janvier, le député Insoumis Alexis Corbière, ainsi que Serge Klarsfeld, président de l’association des Fils et Filles de déportées de France, ont réclamé l’interdiction de la réédition de ces textes, qui circulent par ailleurs sur Internet.

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Qui la défend ?

Dans une tribune publiée dans Le Monde, Henri  Godard, professeur de littérature à la Sorbonne et biographe de Céline, estime au contraire que le projet des éditions Gallimard peut avoir des effets bénéfiques. "La relégation des pamphlets, cadavre dans le placard, finissait par créer une situation malsaine. Ils étaient souvent évoqués mais en réalité presque jamais lus dans leur texte. Il est juste que les admirateurs des romans puissent prendre connaissance, s’ils le désirent, des autres ouvrages du même auteur." Pour lui, ces textes "ne pourraient exercer un pouvoir que sur des lecteurs déjà en proie à ces idées."


Interrogé dans "Le Journal du Dimanche", le Premier ministre Edouard Philippe a déclaré ne "pas avoir peur de la publication" de ces écrits, à condition qu’elle soit "soigneusement accompagnée". Pour le chef du gouvernement, "il y a d’excellentes raisons de détester l’homme, mais vous ne pouvez pas ignorer l’écrivain ni sa place centrale dans la littérature française", a estimé le chef du gouvernement.

Quelle réponse de l’éditeur ?

Dans un premier communiqué publié le 20 décembre dernier, Antoine Gallimard affirmait vouloir s’inspirer de "l’édition critique" de des textes de Céline, publiée au Québec en 2012, précisant son intention "d'encadrer et de replacer dans leur contexte des écrits d'une grande violence, marqués notamment par la haine antisémite de l'auteur." Pour cela, il s’est adjoint les services de Régis Tettamanzi, un spécialiste de l'oeuvre de l'écrivain, professeur à l'université de Nantes, tandis que l'auteur Pierre Assouline devait en signer la préface.  Des explications qui n’avaient alors pas convaincu SOS Racisme qui dénonce "une utilisation mercantile de textes appelant explicitement à l’extermination des Juifs". 

Finalement, le jeudi 11 janvier, dans un texte adressé à l'AFP, Antoine Gallimard a annoncé : "Au nom de ma liberté d'éditeur et de ma sensibilité à mon époque, je suspends ce projet, jugeant que les conditions méthodologiques et mémorielles ne sont pas réunies pour l'envisager sereinement". Pour mémoire, ces textes de Louis-Ferdinand Céline tomberont dans le domaine public en 2031, 70 ans après la mort de Céline, le 1er juillet 1961… D'ici-là, ils restent, de toute façon, facilement consultables sur internet et peuvent être achetés chez des bouquinistes.

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