Près d'un jeune sur cinq croit que la Terre est plate : "L'étendue de ces théories du complot est inquiétante"

Près d'un jeune sur cinq croit que la Terre est plate : "L'étendue de ces théories du complot est inquiétante"

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INTERVIEW - Une étude publiée dimanche montre que le complotisme touche 1 Français sur 4. Et montre que les jeunes sont nettement plus perméables aux théories du complot. Pourquoi ? En quoi est-ce inquiétant ? Décryptage avec Jérémie Peltier, directeur des études à la fondation Jean-Jaurès.

Le virus du sida a été créé en laboratoire et testé sur la population africaine avant de se répandre à travers le monde. Vous croyez à cette affirmation ? D’après un sondage réalisé par l’Ifop pour la fondation Jean-Jaurès et ConspiracyWatch, un Français sur trois croit à cette théorie, qui est fausse. 


De manière plus générale, l’étude révèle l’étendue du complotisme en France : le phénomène touche un Français sur quatre. Et il apparaît que les jeunes sont plus spécialement réceptifs à ces croyances. LCI s'est entretenu avec le directeur des études de la Fondation Jean-Jaurès, Jérémie Peltier. 

LCI : Votre enquête montre que les jeunes sont nettement plus perméables que leurs aînés aux théories du complot...

Jérémie Peltier : Ce qui est certain, c’est que la porosité vis-à-vis des théories du complot est plus forte chez les moins de 35 ans, et encore plus entre 18 et 24 ans. Il y a seulement deux exceptions : la théorie du complot voyant l’immigration comme étant une stratégie de grand remplacement est plus suivie par les plus de 65 ans, tout comme le fait que le réchauffement climatique n’est pas dû à l’activité humaine. Mais sur toutes les autres théories du complot que nous avons testées, les 18-24 ans affichent souvent près de 10 points d’adhésion de plus que toutes les autres catégories d’âge. Plusieurs sont d’ailleurs assez surprenantes : 40% des 18-24 ans croient que le sida a été créé en laboratoire, soit 10 points de plus que la population globale. Ils sont aussi largement au-dessus de la population globale sur des événements plus récents, comme la théorie du complot qui veut que Daech ou Al Qaeda soient pilotés par des services secrets occidentaux. Autre surprise : 9% des Français pensent qu’il est possible que la Terre soit plate, et non pas ronde, contrairement à ce qu’on nous enseigne à l’école. C’est déjà assez élevé, pour de tels propos. Mais ce ratio atteint 18 % pour les 18-24 ans ! Cela me semble colossal !

LCI : En quoi toutes ces données peuvent-elles être inquiétantes ?

Jérémie Peltier : Ce qui inquiète d’une façon générale est que le combat pour la science et la raison contre la croyance et le dogme semble bien mal embarqué au vu de ces résultats. Car cela impacte aussi des questions plus profondes, de société. On a aussi testé la question : "Le génocide des juifs est-il un complot", ou "le nombre de morts juifs pendant la guerre est-il exagéré ?" Seuls 2% de la population pense cela, ce qui est assez rassurant. Mais chez les jeunes, c'est beaucoup plus important. 8% d'entre eux sont d’accord quand on leur dit : "Quand on vous enseigne le génocide des juifs à l’école, c’est exagéré."

LCI : Comment expliquer cet état de fait ?

Jérémie Peltier : C’est compliqué à expliquer. Notre enquête mesure d’abord des faits. Il y a, c’est sûr, la question des réseaux sociaux, qui participent à diffuser plus rapidement une information à grande échelle. Cela fait des années que nous travaillons en amont sur ce sujet du complotisme, mais c’est devenu en France un sujet grand public au moment des attentats de Charlie Hebdo. Le grand public a découvert à ce moment-là que des jeunes passaient leur temps à regarder des vidéos expliquant qu’on nous avait menti sur les attentats, que la voiture des frères Kouachi n’était pas la bonne, avec des rétroviseurs de couleurs différentes, que le fait que Coulibaly sorte de l’Hyper Cacher les bras attachés était louche et prouve que le vrai Coulibaly s’est échappé... Là, le grand public a compris que les réseaux sociaux et les vidéos YouTube propagent beaucoup plus facilement ces théories. Et trois ans après, on a la même analyse. Les jeunes sont très poreux à toutes ces théories, rien n’a changé là-dessus.

LCI : Y a-t-il d’autres facteurs explicatifs, comme le fait que peut-être les jeunes sont plus "naïfs" face aux informations qu’ils reçoivent ?

Jérémie Peltier : A mon sens, cela participe aussi du "tout se vaut" qui se répand de plus en plus, véhiculé par exemple par notre système médiatique. Ainsi, sur un plateau télé, pour avoir la contradiction, on va inviter un expert reconnu et compétent sur le sujet, et on va le confronter à quelqu’un qui n’a absolument pas le même profil ni les qualités requises pour s’exprimer. Mais on accorde la même importance à leur parole. Le "tout se vaut" brouille les cartes, il n’y a plus de frontières entre ce qui relève du domaine scientifique, et de la croyance. A l’école, quand des élèves opposent une connaissance scientifique énoncée par un professeur une croyance conspirationniste, on est sur le même problème. La question s’était posée dans les débats nationaux et pédagogiques il y a quelques années. Le débat était : "Faut-il risquer de heurter un élève, de lui dire que sa croyance n’est qu’une croyance et qu’il n’y a pas débat sur le sujet" ? A l’époque, au nom de la bienveillance et du bien-être des enfants, on n’a pas voulu trancher ce débat. Les résultats montrent aujourd’hui qu’on a eu tort.

LCI : Quelles pourraient être les pistes pour en sortir ?

Jérémie Peltier : Il faut mettre le paquet dans l’éducation, c’est clair. On a tous été pris de court sur l’impact que les outils numériques avaient sur les individus et les jeunes, et on n'a sans doute pas assez investi. Cela fait 3, 4 ans qu’on dit qu’il faut décrypter mieux l’information. Mais est-ce qu’on a vraiment investi dans des structures lourdes, pour l’apprentissage, la perception, la réception de l’information ? Je ne crois pas. C’est aussi le but de notre étude : on veut remettre de l’intelligence dans ces débats-là, remettre de la donnée, pour alerter, donner un certain nombre d’enseignements, pour les pouvoir publics, et donner de la matière pour repenser ces enjeux importants. On voit bien que ne pas en parler ne résout pas le problème. Au contraire, ça le renforce.

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