Rencontre annuelle des musulmans de France : "Je voterai pour le candidat qui parlera à une seule France"

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REPORTAGE – Ce week-end se tient la Rencontre annuelle des musulmans de France au Bourget. L’occasion d'assister à des conférences, de découvrir les produits nouveaux mais aussi, et surtout, de parler politique. Nous sommes allés à la rencontre de ces électeurs.

Dans les allées du centre des expositions du Bourget, l’élection présidentielle à venir était sur toutes les lèvres ce samedi. "T’as une idée de pour qui tu vas voter", demande une femme à son amie. "J’en sais rien du tout, lui rétorque-t-elle. Et toi ?" "Pareil". Non, les deux quinquagénaires ne sont pas là pour le meeting d’Emmanuel Macron ou de Marine Le Pen, mais pour la Rencontre annuelle des musulmans de France (RAMF). 


"Ce n’est pas le Bourget qui coïncide avec la campagne, c’est la campagne qui coïncide avec le Bourget", s’amuse Amar Lasfar président de l’Union des organisations islamiques de France (ex UOIF désormais rebaptisé "Musulmans de France"). C’est ce collectif qui organise chaque année la RAMF. "C’est un rendez-vous important et capital, mais on le prend avec une approche citoyenne et pas religieuse."

"Je ne sais même pas si j’ai envie d’aller aux urnes"

Fatou fait partie des indécises. Selon un récent sondage mené par l’Ifop, ils seraient près d’un tiers des Français dans son cas. Bien souvent des déçus du quinquennat Hollande qui ne croient plus aux promesses des politiques. "Je ne sais pas pour qui je vais voter et je ne sais même pas si j’ai envie d’aller aux urnes", lâche cette jeune salariée de 23 ans. 


Un avis partagé par Ben Hassine Safa. Cette trentenaire en a "ras-le-bol de la politique" et souhaite s’abstenir d’aller voter pour envoyer un message fort : "On se moque de nous et il faut que ça change". Mais au-delà de leur envie de s’abstenir, ces deux jeunes femmes ont un autre point commun, elles estiment qu’aucun des candidats ne porte les valeurs des musulmans de France. Alors pour tenter d’y voir plus clair, elles sont venues assister à la conférence : 'pour qui voter ?'. "J’aimerais bien sortir de là avec un nom en tête". On l’a retrouvée à la sortie et, finalement,....  non.

"Il n’est pas question de donner des consignes de vote"

Dans la grande salle de conférence, il y a foule. Sur scène, quatre intervenants vont tenter de donner "des conseils de vote" aux personnes présentes. Mais attention, "pas question de donner de consigne de vote", martèle Amar Lasfar. Ce dernier veut surtout appeler massivement à aller voter pour éviter l’abstention.


C’est Ahmed Mcherfi, l’un des responsables de la mosquée de Reims, qui lance le débat. Pour lui, un Président doit être "intègre, compétent, apte à gouverner et à rassembler et être proche de ses concitoyens". Camel Bechikh lui emboîte le pas, mais déroge au règlement, en appelant à ne pas voter Emmanuel Macron "car il soutient la PMA". Un élément important selon cet ex-porte-parole de La manif pour tous et ancien patron de l’association Fils de France, qui soutient que l’électorat musulman se déplace à droite. 


Fatima Khemilat, doctorante en sciences politiques, lui rétorque du tac au tac : "Je n’enterrerai pas le vote de gauche pour les personnes de confessions musulmane". Selon cette dernière, le fait d’être descendants de l’immigration et de venir de classes populaires fait que l’on se tourne "plus vers la gauche, plus sociale". Pour rappel, 86% des électeurs se déclarant de confession musulmane avaient voté pour François Hollande au second tour de l’élection présidentielle de 2012, selon l’Ifop.

Un "vote communautaire" ?

Pour Amar Lasfar, le vote musulman n’existe pas. "Il y a des musulmans qui votent à droite ou à gauche", lâche-t-il. Pour autant, sans parler de 'vote communautaire', "ils intègrent la question de l’islam dans leur vote, indique Nabil Ennasri, directeur de l’observatoire du Qatar. En tant que musulmans nous portons des valeurs, mais aussi en tant que citoyens français."

Selon le politologue Haoues Seniguer, parler d’un "vote communautaire" serait "problématique". "Ça supposerait qu’une consigne serait donnée : ‘car vous êtes musulmans vous devez voter pour tel type de candidat’. Et on ne peut pas, sur la base de l’appartenance communautaire, présumer qu’ils se tourneront vers tel candidat plus que l’autre". 


Et de tempérer : "Il ne faut pas nier l’orientation religieuse dans le choix politique des musulmans. Il y a des éléments qui peuvent jouer dans leur choix final. Le fait que certain candidats soient beaucoup plus critiques par rapport au port des signes religieux ou leur position sur la Palestine par exemple. Ça peut être rédhibitoire, c’est vrai. Mais dans le choix d’un candidat, tout est une question d’équilibre, de moindre mal…".

Le choix d'une autre gauche

"Quand on s’attaque au hijab, c’est un sujet très sensible, reconnaît Abdul, un médecin de 47 ans. Pour les femmes c’est un sujet essentiel, mais pas seulement. Mes deux fils sont à l’université et si l’hijab est interdit dans ces établissements, ils quitteront la France". "Quand on nous touche aux préceptes de notre religion, c’est comme si on nous insultait", abonde Lamine, 55 ans. 


Pour ce dernier, les musulmans de France "sont inexistants". "On parle de nous, mais notre voix n’est pas entendue." Alors pour se faire entendre, le 23 avril les deux hommes iront voter pour Jean-Luc Mélenchon. "Méluche" comme ils l’appellent. Et ce ne sont pas les seuls. Parmi ceux que nous avons rencontrés ce samedi (et qui savent pour qui ils vont voter), ils sont une majorité à vouloir glisser le nom du candidat de la France insoumise dans l’urne.


Et pourtant, il a un discours plutôt critique vis-à-vis du port des signes religieux ostentatoires dans les lieux publics. Pour Haoues Seniguer, "c’est la preuve que l’orientation religieuse n’est pas seule à jouer un rôle dans le choix d’un candidat". Mais alors, comment expliquer ce regain d’intérêt pour Jean-Luc Mélenchon ? "Par son discours de gauche intégral en faveur de plus d’équité sociale, d’égalité". Une forme de rejet du Parti socialiste incarné pendant cinq ans par François Hollande pour se tourner vers une autre gauche. 

"Un candidat ne pourra jamais cocher toutes les cases"

Quant aux électeurs indécis, finalement, ils ressortent un peu déçus de la fameuse conférence censée répondre à la question : 'pour qui voter ?'. "On n’a rien appris sur le programme des candidats en matière de culture ou de laïcité", regrette Adnan, 57 ans. Mais peu importe, lui, il a déjà fait son choix. "L’intérêt du pays prévaut, mais nous sommes des musulmans et je vais voter pour le candidat qui fera en sorte qu’on soit enfin intégrés comme n’importe quel Français". C'est-à-dire ? "Macron, Hamon ou Mélenchon, hésite-t-il encore. De toute façon, un candidat ne pourra jamais cocher toutes les cases."

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Les applis pour choisir son candidat

Mina est une chargée de mission de 47 ans. Mais elle est surtout une bénévole engagée. Et pour elle, pas question de vote musulman ou de 'vote communautaire'. "Je voterai pour le candidat qui parlera à une seule France. Pour celui qui ouvre les portes." Pour le moment, elle penche plutôt pour Emmanuel Macron, mais "rien n’est fait".


Même une fois quitté le salon, la politique nous rattrape. A peine le pied dehors, des militants politiques nous alpaguent pour nous distribuer des tracts. Logique en même temps. Des milliers d'électeurs sont réunis au parc des expositions ce samedi. Et pourtant, ils ne sont que deux candidats - du moins leurs soutiens - à avoir fait le déplacement jusqu’au Bourget : Emmanuel Macron… et François Asselineau. 

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