Réussite à tout prix, hyperconnexion, compétition : sommes-nous de plus en plus seuls ?

Réussite à tout prix, hyperconnexion, compétition : sommes-nous de plus en plus seuls ?

DirectLCI
DECRYPTAGE - La psychothérapeute et psychanalyste Monique de Kermadec publie "Un sentiment de solitude". Au cours de ses entretiens, elle a constaté que la solitude est de plus en plus prégnante dans notre société, à tous les âges. En cause, de nouveaux modes de vies, de nouvelles valeurs, plus individualistes, et... une hyperconnexion.

"C’est important. Il faut en parler !" Au téléphone, Monique de Kermadec se fait pressante. Parler de quoi ? De la solitude. Ou plutôt l’impression de solitude. Monique de Kermadec est psychothérapeute et psychanalyste, et à force de voir défiler les patients dans son cabinet, elle commence à se faire une bonne idée de l’ampleur du mal : la solitude est de plus en plus prégnante, partout, malgré – ou à cause ? – de cette société hyperconnectée. Ce qui lui permet d’édicter ce triste constat : "Il y a une quarantaine d’années, l’homme moderne était frustré ou névrosé. Il est maintenant triste, seul et déprimé."

 

Les chiffres l’attestent, au point que la solitude pourrait bien être "le fléau du monde contemporain occidental", comme le pose Monique de Kermadec dans le livre qui vient de sortir, "Un sentiment de solitude". Un sondage OpinionWay de 2012 montre que 88% des Français estiment que cet état est répandu, 73% que cela augmente.  Une étude de la Fondation de France indique une progression sensible du sentiment de solitude qui touchait 4 millions de personnes en 2010, 4,8 en 2012 et... 5, 5 millions en 2016. 5, 5 millions de personnes qui éprouvent des "difficultés à développer des relations sociales au sein des réseaux familiaux, professionnels, amicaux, affinitaires". Et ce, pour toutes les tranches d’âges.

On se sent seul non seulement parce qu’on ne se sent pas assez aimé, mais parce qu’on veut être reconnuMonique de Kermadec

Entendons-nous bien : il existe une "bonne solitude", positive, qui permet de se ressourcer, se retrouver, créer. Mais existe aussi "la solitude qui coupe", une solitude subjective, qui peut être "vécue comme une véritable souffrance, qui suscite de la culpabilité, de l’envie." Car nous avons besoin des autres. C’en est même vital. "Seul dans la société, l’individu perd les satisfactions narcissiques dont le moi a besoin pour se construire, pour se trouver aimable", détaille la psychanalyste. "S'il est isolé, il va osciller entre des sentiments d’injustice, de colère, de révolte, avant de se refermer sur lui ou de chercher des expédients, comme l’alcool, les tranquillisants, la drogue, ou la télévision à haute dose."


Mais voilà, la modernité a créé de nouvelles formes de solitudes. Et aujourd’hui, on a beau être très entouré, on peut aussi être très seul. "La solitude se traduit souvent par un isolement intérieur bien plus que social", abonde Monique de Kermadec. "De plus en plus de patients définissent leur solitude comme un sentiment d’exclusion. On se sent seul non seulement parce qu’on ne se sent pas assez aimé, mais parce qu’on veut être reconnu", analyse la psychothérapeute. "Alors, on se sent inutile, invisible, désillusionné. Cette solitude peut finir par procurer un sentiment d’inutilité et de perte du sens  de la vie." Ce sentiment de solitude nait très souvent du moment où l’on ne se sent plus écouté ou entendu. Comme Alexandra  qui éclate en sanglots dans le cabinet de la psychothérapeute, en se rendant compte qu’elle n’a plus une seule conversation intime avec son mari depuis des semaines. Il est là, ils parlent et pourtant elle se sent seule. 

On croise des centaines de gens, mais on ne voit plus ses amisMonique de Kermadec

Nos vies aussi, de plus en plus, sont atomisées. Les liens physiques distendus. "De nombreux métiers qui permettaient de créer du lien social, comme les facteurs, le boulanger, ont disparu. Aujourd’hui, on trouve tout au supermarché, tout sauf le lien social qu’il vous fallait." Dans les immeubles, où tout le monde se connaissait, les concierges ont aujourd’hui disparu. Les entreprises sont délocalisées et non plus ancrées dans leur région. On habite désormais loin de sa famille, pour le travail, on n’a pas les moyens de loger en centre-ville, et les transports en commun absorbent un temps et une énergie considérables. Même dans les bourgs, les petites villes, le lien social disparait. "Avant, on allait à l’épicerie, au café, mais aujourd’hui, la télévision garde les gens enfermés chez eux le soir, les courses se font dans la grande ville proche, là aussi le lien social disparaît." Alors pourtant, des gens, on en voit, on en croise. Mais furtivement. "On croise des centaines de gens au cours de ses déplacements quotidiens, mais on ne voit plus ses amis, pas plus qu’on ne dispose du temps nécessaire pour nouer de nouvelles relations", analyse la psychothérapeute. 


La société a aussi promu de nouvelles valeurs. "On place au-dessus de tout la réussite personnelle et financière, des valeurs qui mettent en compétition. Il n’y a plus beaucoup de place pour être l’ami de l’autre", analyse la psychanalyste. "Dans les anciennes sociétés, les gens étaient un peu les uns sur les autres, et avaient beaucoup de liens, même des liens négatifs. Mais cela faisait exister. On ne vivait pas dans un vide, on vivait à l’intérieur d’une société. Aujourd’hui, on est triste, seul, et déprimé."  Et paradoxalement, les modes de communications contribuent à rendre de plus en plus seuls. "Elles confèrent un sentiment de proximité, alors qu’au contraire, elles maintiennent un éloignement concret. Et, en privilégiant les relations virtuelles, on néglige ses proches. C'est un temps de surcommunication permanente, mais fondée sur du vide." 

La solitude est souvent vécue comme un échec personnelMonique de Kermadec

Mais si cette solitude s’immisce donc de plus en plus, le sujet n’est pas facile à aborder. D’abord parce que reconnaître  aujourd’hui qu’on souffre de solitude n’est pas facile. "C’est souvent vécu comme un échec personnel", estime Monique de Kermadec. "Dans la culture de compétition qui est la nôtre, le lien est devenu une richesse quasi marchande, comme le montre le phénomène des followers sur les réseaux sociaux." La figure du solitaire est ainsi devenue le contre-exemple de l’individu épanoui et bien dans sa peau. "La publicité, les séries nous montrent que le bonheur, c’est en groupe d’amis autour d’un repas, en couple amoureux, en famille ou avec des enfants. Regardez Friends, qui n’a pas rêvé d’avoir ce groupe d’amis ?" 


Tout ça n'est pas anodin. Car la solitude a des conséquences sur la santé. "C’est même un enjeu majeur de santé publique ! Nombres d’études font le lien avec certaines pathologies cardiovasculaires, immunitaires et montrent que cela peut abréger notre espérance de vie", rappelle la psy. Le sentiment d’isolement social a aussi des conséquences psychologiques. "Cela peut perturber nos perceptions, notre attitude et notre physiologie, nous enfoncer dans une vision négative du monde, jusqu’à plonger dans la dépression." Pour la psychanalyste, il y a aujourd'hui urgence "à repenser notre société en fonction de ces besoins de liens, qui sont fondamentaux." Bref, il est urgent de changer le disque. 


>> "Un sentiment de solitude, comment en sortir", de Monique de Kermadec, aux éditions Broché, 16 euros.

Plus d'articles

Sur le même sujet