"Risque de flottement" ou "développement de l’esprit critique" ? : les enseignants face à l'écriture inclusive

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TÉMOIGNAGES – Début novembre, 314 professeurs ont annoncé qu’ils n’allaient plus enseigner à leurs élèves la règle selon laquelle "le masculin l’emporte sur le féminin". Interrogés par LCI, des enseignants distribuent les bons et les mauvais points de cette prise de position.

Défaire la misogynie grammaticale. Tel est l'objectif formulé début novembre par 314 professeurs enseignant la langue française. Dans une tribune publiée sur Slate, ils promettent de ne plus enseigner "la règle de grammaire résumée par la formule 'le masculin l'emporte sur le féminin'", celle-ci induisant que le genre masculin serait plus noble. Dorénavant, ils s'engagent à utiliser la règle de proximité issue du latin. Laquelle accorde les mots se rapportant à plusieurs substantifs avec celui qui leur est le plus proche (exemple : les garçons et les filles sont gentilles).


Cette initiative pose toutefois question. Les professeurs peuvent-ils impunément faire fi des normes inscrites dans les programmes scolaires ? "Dans les programmes de 2015, il est précisé que l'orthographe rectifiée est la norme, nous rappelle Viviane Youx, présidente de l'Association française des enseignants de français. Normalement, tous les enseignants sont censés l'enseigner. Pourtant, tous ne le font pas". Pour la responsable associative, "si vous posez la question 'est-ce que les enseignants ont le droit d'enseigner ce qui n'est pas au programme ?' la réponse est évidemment 'non'. Mais à un moment donné, face à une langue trop sexiste, il faut bien trouver des moyens pour faire bouger les choses". 

Il ne faut d'ailleurs pas s'arrêter au "côté provocation" de la tribune, explique à LCI l'un des signataires, Thomas Guyard, professeur de lettres dans un lycée de Seine-et Marne : "Evidement, nous allons dire à nos élèves que la règle du genre existe mais nous allons leur expliquer en quoi c'est une construction politique. Avec pour objectif qu'ils soient capables in fine de développer un esprit critique, y compris sur la pratique de la langue. L'Education nationale ne peut que nous encourager à les faire réfléchir sur leurs pratiques langagières".


Interrogé à ce sujet mardi lors d'un déplacement à Nanterre, le ministre de l’Education Jean-Michel Blanquer s’est montré intraitable : "La langue française n'est pas à instrumentaliser pour des combats aussi légitimes soient-ils", a-t-il asséné, précisant qu'il n'était "pas favorable" à la pétition lancée par les signataires. 


"Le ministère a raison de rappeler que nous devons nous tenir aux programmes, cela fait partie de notre ‘fiche de tâches’, souligne auprès de LCI Yannick Rivière, professeur de CM2 en Seine-Saint-Denis. La liberté pédagogique porte sur la manière d'enseigner et non sur le contenu de l'enseignement. Mais il y a une culture de la désobéissance dans notre métier". Et l’enseignant d’évoquer son application particulière des rectifications orthographiques de 1990 : "Je dis à mes élèves qu'il est fort probable que je ne les applique pas toutes et que parfois je serai non-stable sur leurs écritures. Ils savent que pour les corrections, j'accepte les deux écritures".

Professeur des écoles dans l’Hérault, Corinne G. dénonce de son côté un problème d’uniformisation des savoirs transmis : "On peut toujours aller à l’encontre des programmes. Reste que ceux qui réaliseront ces accords sembleront mauvais en orthographe et en syntaxe aux yeux des autres", nous explique celle pour qui "l’égalité hommes-femmes ne se construit pas sur un accord d’adjectif et un masculin qui l'emporte". 


"Si nous ne nous mettons pas tous d'accord sur l'accord de proximité, il y a en effet un risque de flottement qui peut porter préjudice aux élèves, abonde Rachid Zerrouki, instituteur à Marseille. C'est, je pense, ce qui arrive quand l'institution chargée de normaliser la langue française n'arrive plus à représenter qu'elle même tant elle a perdu sa légitimité en dévoilant son incompétence".

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