Et si c'était en craignant la pénurie d'essence qu'on la provoquait ?

Société
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DÉCRYPTAGE - 5 jours après le début de la grève des transporteurs de carburant, les craintes d'une pénurie d'essence se profilent auprès des automobilistes. Mais alors que les perturbations sont encore limitées, ne risque-t-on pas en se ruant à la pompe, d'aggraver la situation ? Nous vous parlions l'an dernier, alors que de nombreuses stations-service étaient impactées par la contestation contre la loi Travail, de ce phénomène bien identifié par les économistes, la prophétie auto-réalisatrice. Nous republions cet article en espérant qu'une situation similaire ne se reproduira pas.

La pénurie généralisée de carburant n'est pas à l'ordre du jour. Ce mercredi 31 mai 2017, au cinquième jour de la grève des transporteurs de matières dangereuses (carburants, gaz, produits chimiques...) lancée par la CGT pour l'amélioration des conditions de travail,  les perturbations, essentiellement ressenties en région parisienne, restent limitées. Sur les quelque 11.000 stations-service présentes sur le territoire français, 800 sont en rupture partielle ou totale de carburant. Mais faut-il craindre une aggravation de la situation si le conflit social perdure ?

L'an dernier, au plus fort de la contestation contre la loi Travail, la menace d'une pénurie d'essence s'était faite bien plus précise. Sur internet, des Twittos un peu économistes faisaient le constat : si chacun avait gardé son comportement habituel, les files de voitures devant les stations-services, et donc les ruptures de stock dans plusieurs milliers d'entre elles, n'auraient sans doute pas existé.

Comportement basé sur la peur, la crainte, que reconnaissait, pour l'anecdote, l'un des journalistes de notre rédaction, qui utilisait sa voiture pour venir au travail. "Mon réservoir est aux trois quart plein, mais j'ai voulu jouer la sécurité. Lundi, je suis allé dans une station. Et forcément, il y avait une longue file d'attente".


En fait, s'il est tout à fait possible que dans certains endroits, comme en Île-de-France aujourd'hui, des stations-service soient effectivement en rupture de stock, à d'autres, le fait de se ruer sur les stations a pu créer une situation de crise là où il n'y en avait pas. Ce type de comportement a été théorisé par les économistes sous le nom de "prophétie auto-réalisatrice" : à force de parler d'un problème qui n'existe pas, on le crée, et le rend concret dans la vie réelle. Ce qui n'était qu'une possibilité parmi d'autre, une prévision, devient réalité, parce qu'une ou plusieurs personnes ont cru qu'elle devait s'accomplir. Du coup, ces "prophéties" modifient les comportements, faisant de cette croyance une réalité.

Des prophéties auto-réalisatrices dans la finance, la justice, l'éducation

Ce phénomène humain, et collectif, qui repose sur une forte dimension psychologique, existe depuis longtemps dans nos sociétés. Mais il a été théorisé par Robert Merton, en 1948. Cet économiste américain s'appuie notamment sur plusieurs exemples, montrant les conséquences désastreuses que peut avoir ce genre de phénomène. Il cite ainsi l'exemple des syndicats américains, qui reprochent aux Noirs d’être des "briseurs de grèves". Le chercheur montre que dans les faits, ce sont ces syndicats qui ont créé ce type de comportement en refusant d’admettre les Noirs dans leur structure.


Autre exemple, celui d'une petite banque américaine, en bonne santé financière. Mais si, à cause d'une crise de confiance, tous les clients retirent leur épargne le même jour, ils la mènent à la faillite. "En prédisant 'en son for intérieur', la faillite, et en agissant par prudence, chacun d’eux participe à un mouvement collectif catastrophique pour tous", note André Demailly, maître de conférence, dans un article "De Pygmalion aux prophéties auto-réalisatrices". Pour lui, ces prophéties ont tendance à "foisonner en période de crise", en même temps que se perçoivent les "insuffisances d'institutions dépassées". Les citoyens ne leur font plus confiance et préfèrent se débrouiller par eux-mêmes. 


Ce genre de comportement est particulièrement bien cerné dans le monde de la finance. "Annoncer la hausse du prix d'une marchandise, a fortiori sa pénurie, provoque des achats de précaution et contribue à la hausse du prix, voire à la pénurie", écrit André Demailly. C'est aussi sans doute ce qui a contribué la crise de la dette grecque, en 2011 : une majorité d'investisseurs pense que la Grèce va bientôt faire faillite. L'Etat grec doit donc payer toujours plus cher pour emprunter à nouveau… ce qui aurait précipité sa faillite sans l'intervention de l'Europe et de la BCE.

Manipuler la réalité ?

Mais la prophétie auto-réalisatrice se retrouve partout. Comme dans le domaine judiciaire, lors de procès très couverts médiatiquement et où le contexte a joué - l'exemple d'Outreau -, mais aussi, plus inattendu, dans le domaine de l'éducation. Deux chercheurs américains, R. A. Rosenthal et L. Jacobson, ont ainsi fait croire aux maîtres et élèves d'une école primaire que 20% des élèves sont particulièrement prometteurs. En fait, ces élèves ont été choisis au hasard. Mais, un an après, ils observent que la plupart de ces écoliers ont de bien meilleurs résultats.

Et, bien entendu, la prophétie auto-réalisatrice se retrouve aussi en politique, largement alimentée par les médias. En 2006, dans Libération, le journaliste Daniel Schneidermann estimait ainsi que la poussée de Ségolène Royal aux élections présidentielles de 2007 était largement dû à une influence du virtuel (les préférences prêtées aux sympathisants par les sondages et les médias) sur le réel. Le journaliste questionnait le rôle des médias dans ce processus. "Regardons n'importe quel journal télévisé. De la figure folklorique du 'jeune des banlieues'  à l'ombre menaçante de la "violence à l'école", les écrans nous renvoient en continu l'image d'un monde qui, en temps réel, s'évertue à ressembler à sa propre image, formant ainsi, en jeu de miroirs, une fresque infinie de la confirmation", écrivait-il. "Oui, le virtuel modifie le réel. Oui, le réel résiste aussi. Dans quelle proportion ? Selon quel mode ? C'est toute la question."

Car en effet, jouer de cette manipulation peut être tentant. Des chercheurs, W. Loranger et M.A. White ont fait une petite expérience. En 1961, ils ont fait croire au personnel d'un hôpital qu'il allait recevoir de nouveaux médicaments, notamment tranquillisants et antidépresseurs. Il s'agissait en fait de placebos. Mais le personnel a conclu qu'ils étaient très efficaces, et qu'ils ont soulagé 70% des malades. Plus près de nous, c'est peut-être aussi une prophétie auto-réalisatrice, que François Hollande avait voulu créer en martelant son : "Ça va mieux" . Sans conséquence flagrante...

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