Routes à 80 plutôt que 90 km/h : de quoi créer un choc psychologique positif ?

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MENTAL – Alors qu’Edouard Philippe doit annoncer mardi 9 janvier la baisse de la vitesse à 80 km/h sur le réseau secondaire, les crispations se renforcent chez certaines associations d’automobilistes. Si l’on s’en réfère aux grands précédents, ces baisses semblent pourtant avoir des vertus psychologiques sur le comportement des conducteurs. Même si...

Edouard Philippe "assume". Alors que les coups de gueule et les pétitions se sont multipliés ces dernières semaines du côté de certaines associations d’automobilistes mécontentes de l'idée, le Premier ministre est bel et bien déterminé à entériner la baisse de la vitesse de 90 à 80 km/h sur les routes du réseau secondaire. L’ancien maire du Havre doit en faire l’annonce ce mardi, avant une entrée en vigueur probable le 1er juillet. L’objectif est clair : réduire au plus vite la mortalité au volant, repartie à la hausse depuis 2014, 2013 ayant été l’année la moins meurtrière de l’histoire de la Sécurité routière avec 3268 tués selon les données de l’institution.


Car c'est justement sur ces routes à double sens hors agglomération, majoritairement limitées à 90 km/h, que se sont concentrés 55% des accidents mortels en 2016, soit 1911 des 3477 personnes décédées. Toujours d’après la Sécurité routière, une vitesse "excessive ou inadaptée" était impliquée dans un tiers (32%) de ceux-ci. Assez pour motiver l’exécutif à briser ce tabou. "Si, pour sauver des vies, il faut être impopulaire, j'accepte de l'être", a ainsi fait valoir le locataire de Matignon dimanche dans le JDD, estimant entre 200 et 400 morts de moins grâce au passage à 80 km/h. A-t-il raison d'insister ? Possiblement, si l’on s’en réfère aux grands précédents, qui semblent à chaque fois avoir suscité un effet psychologique chez les conducteurs et lancé la baisse de la mortalité.

En 1972, quand Jacques Chaban-Delmas – dont l’épouse a elle-même perdu la vie dans un accident de la route – instaure le premier comité interministériel de sécurité routière, la France connaît sa plus funeste année d’un point de vue routier avec 18.034. Chacun se rend compte de l’impératif d’agir. Les clips choc des campagnes de prévention arrivent à la télévision. Dans les deux ans qui suivent, tandis que le port de la ceinture est rendu obligatoire à l’avant des véhicules - tout comme le casque pour les conducteurs de deux-roues –  la vitesse est limitée sur les routes et autoroutes. Du jamais vu jusque-là à échelle nationale. Les effets sont immédiats : - 1173 morts en 1973, - 2335 en 1974. Malgré quelques soubresauts, la baisse est entamée. 

Il en sera de même après l’ensemble des mesures d’importance prises par les gouvernements successifs. En 1983, François Mitterrand fait abaisser l’alcoolémie maximale autorisée de 1,2 à 0,8 g/L, permettant une chute de 12% (- 1341 morts) de la mortalité. Rebelote en 2002 après le grand plan de prévention routière de Jacques Chirac, incarné par l’instauration des radars automatiques, qui permettra de faire passer le nombre de tués sur les routes de 7655 cette année-là à 6058 en 2003. Là-encore la chute sera continuelle, jusqu’en 2013 donc.

En général, l’abaissement des limites affichées s'avère inefficace à réduire les vitesses pratiquéesBureau d'audiences publiques sur l'environnement, organisme gouvernemental québécois

Tout le monde n’est toutefois pas de cet avis. Et pour quelques opposants au projet, l’effet pourrait même être contreproductif est pousser à braver l’interdit, le respect de la vitesse dépendant, selon les spécialistes de la psychologie routière, de nombreuses conditions (type de route, affluence, etc.) pouvant inciter à la transgression. De fait, selon une étude menée par quatre chercheurs du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (Bape), qui conseille le gouvernement québécois sur ses politiques publiques, les conséquences d’une baisse de la vitesse ne seraient pas forcément bénéfiques. Se basant sur 40 sites d’étude de la Belle province où les limitations avaient changé, l’organisme soutient que "en général, l’abaissement des limites affichées s'avère inefficace à réduire les vitesses pratiquées". 

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Routes à 80 km/h : les opposants mettent en avant l'exemple danois

Et de poursuivre : "Parfois, la vitesse moyenne diminue de 3 à 5 km/h à la suite de l'abaissement, mais cette réduction tend rapidement à se résorber. Si bien qu'on observe un accroissement du non-respect des limites." Un côté "pousse au crime" qui plaide pour l’argument de l’impôt déguisé, comme l’affirment plusieurs associations de conducteurs telles 40 millions d’automobilistes ? Le rapport du Bape peut le laisser penser. Pour arriver à ses conclusions, l'institut s'est notamment basé sur les témoignages des riverains des tronçons testés. "Selon les résultats obtenus, les vitesses se sont maintenues indépendamment de la baisse de la limite affichée. On peut donc s'attendre à un taux élevé de contrevenants", indique le texte, parlant d’une variation de ce taux de 59% à 93%. "Les taux les plus élevés se trouvent à des endroits ou la limite de vitesse est particulièrement basse." Pas sûr néanmoins que l’argument parvienne aux oreilles du Premier ministre. Mais qu’importe l’impopularité, Edouard Philippe "assume". 

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