Samir Amghar : cibler les mosquées radicales "ne sert à rien" dans la lutte contre le terrorisme

Samir Amghar : cibler les mosquées radicales "ne sert à rien" dans la lutte contre le terrorisme

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INTERVIEW – Alors que depuis les attentats du 13 novembre, le gouvernement prend pour cible les mosquées radicales et a désigné comme "ennemi" le salafisme, le sociologue Samir Amghar, spécialiste de ces courants de l'islam (il a notamment publié chez Michalon "Le salafisme d'aujourd'hui, mouvements sectaires en Occident"), répond sans détour aux questions de metronews.

Le gouvernement a annoncé mercredi la fermeture de trois mosquées pour motif de "radicalisation". Selon vous, une telle mesure peut-elle être efficace dans la lutte contre le terrorisme ?
Pas du tout, cela ne sert à rien. D'abord parce qu'il n'y a plus de mosquées véritablement radicales en France : on a peut-être affaire à des structures radicales d'un point de vue religieux, mais elles n'appellent pas à la violence. Les cibler comme le fait aujourd'hui le gouvernement peut même avoir des effets contre-productifs ravageurs, dans le sens où on s'attaque aux mauvaises personnes. On laisse dans la nature des individus qu'il faudrait arrêter, et on accuse des personnes innocentes, ce qui provoque du ressentiment. Cela répond à une logique d'affichage, le gouvernement étant sommé par l'opinion publique de trouver les responsables des attentats du 13 novembre. C'est très cynique ce que je vais dire, mais quand on sait que François Hollande a pris vingt points dans les sondages en l'espace de trois semaines, et qu'on est à la veille d'élections importantes, on se dit qu'il peut y avoir quelques tentations populistes en la matière...

Qui fréquente les mosquées visées aujourd'hui par le gouvernement  ?
Toute personne qui se considère comme pratiquante : des primo-migrants, de deuxième génération, des convertis à l'islam, des individus des classes moyennes, populaires...C'est très varié. Encore une fois, considérer que les mosquées sont un lieu de la radicalisation, c'est véritablement taper à côté. Des imams qui disent que la femme doit rester à la maison et qu'il ne faut pas écouter de musique, il y en a plein. Mais des individus qui appellent à commettre des attentats, cela n'existe pas. Il y a une pression sécuritaire telle que les imams se tiennent à carreau et que les responsables des mosquées, et les fidèles eux-mêmes, vérifient leurs propos.

Quand Manuel Valls décrit le salafisme comme "l'antichambre de la radicalisation" , celle-ci pouvant "conduire au terrorisme", il fait donc un amalgame ?
Oui, parce que le salafisme tel qu'il est vécu en France et le djihadisme relèvent de logiques complètement différentes. L'un s'inscrit dans une logique quiétiste, pacifique, l'autre dans une logique violente. Ils ne se nourrissent pas l'un l'autre. Or quand il dit cela, Manuel Valls part du principe qu'un premier pas vers la radicalisation religieuse amène nécessairement un basculement vers la radicalisation de type violente. Il a une logique graduée de la radicalisation, or celle-ci ne fonctionne pas de façon linéaire. Ce n'est pas parce que vous commencez à fumer que vous allez devenir un drogué. C'est aussi absurde que cela.

Mais beaucoup de ceux qui ont commis des actes terroristes ces derniers mois sont passés par le salafisme...
Non, ils sont passés par une certaine lecture du salafisme. C'est comme si vous me disiez que les gens du Parti communiste français ont alimenté les rangs d'Action directe dans les années 1970.

Quelle est alors la véritable "antichambre de la radicalisation" ? Internet et les réseaux sociaux ?
Non, ce sont des groupes de copains, des amis. Internet, c'est une musique de fond, mais ce n'est pas un facteur déclencheur dans le processus de radicalisation. Qu'est-ce que la radicalisation ? C'est le point de rupture entre un avant et un après, le moment où un individu va "péter les plombs" et décider de commettre un attentat. Mais vous et moi ne pourrons jamais savoir quand cela arrive, pas plus que le plus fin des psychologues. Vous avez là un angle mort.

Que faut-il faire, alors, pour lutter contre la radicalisation ?
Exactement ce qu'on faisait dans les années 70-80 lorsque l'on luttait contre les groupuscules d'extrême gauche. D'abord, on n'attend pas que les individus aient l'intention de passer à l'acte pour les arrêter : on le fait dès que quelqu'un est lié à une organisation terroriste. Quand vous êtes avec un individu identifié comme terroriste, vous êtes condamné pour cela. Le deuxième élément, c'est de considérer que la lutte doit se faire sur un terrain idéologique, à trois niveaux : il faut lutter contre l'envie de partir en Syrie en mettant en place un contre-discours à destination des jeunes, diminuer la capacité de partir en faisant du répressif, puis essayer de réinsérer de façon intelligente les personnes qui ont décidé de revenir en France et de quitter la Syrie. Aujourd'hui, aucun de ces trois points n'est véritablement appliqué.

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Pour revenir au salafisme, que représente-t-il en France aujourd'hui ?
Selon les chiffres du ministère de l'Intérieur, entre 12.000 et 15.000 personnes, très majoritairement quiétistes. Elles disposent d'une centaine de lieux de culte qui ne sont pas forcément des mosquées, mais des salles de prières dans des caves, des immeubles. Le problème en France, c'est qu'il y a une difficulté à penser que ces individus puissent avoir des positionnements ultraorthodoxes, radicaux d'un point de vue religieux, tout en respectant la légalité. C'est quelque chose qui parait inconcevable.

Diriez-vous que le salafisme est compatible avec la République et la démocratie ?
Il ne se reconnaît pas dans la République et la démocratie, mais il ne les conteste pas, il s'en accommode. Il les critique, car elles ne correspondent pas à ses valeurs, mais ne va pas s'y opposer frontalement.

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