"Je suis en train de perdre pied": des étudiants en médecine nous ont confié leur mal-être

"Je suis en train de perdre pied": des étudiants en médecine nous ont confié leur mal-être

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DOCTEURS MALADES - On savait les études de médecine longues et fastidieuses. On sait moins qu'elles peuvent occasionner chez les carabins des angoisses sévères, des troubles alimentaires, une prise d'anxiolytiques et diverses addictions. Plusieurs d'entre eux se confient à LCI, alors que les ministères de la Santé et de l'Enseignement supérieur prennent des engagements pour améliorer le bien-être des étudiants en santé.

Ils apprennent à soigner les autres, mais eux, qui s'en occupe ? C'est en substance la question à laquelle devraient répondre les ministres de la Santé Agnès Buzyn et de l'Enseignement supérieur Frédérique Vidal. Ensemble, elles présentent ce mardi 3 avril quinze engagements "en faveur du bien-être des étudiants en santé", issus du rapport de la docteure Donata Marra.


Burn-out, stress, anxiété... L'impact de leurs études sur les futurs professionnels de santé n'est pas anodin. Surtout, depuis le mois de juin 2017, les chiffres sont là : dans une étude menée par quatre syndicats d'étudiants en médecine, on apprenait ainsi que, sur 22.000 répondants, 28% disaient souffrir de dépression, 66% d'anxiété (contre 26% dans la population française) et que 23% d'entre eux avaient déjà nourri des pensées suicidaires. Alors en amont des annonces gouvernementales, LCI a choisi de donner la parole à plusieurs étudiantes et étudiants en médecine, pour revenir avec eux à l'origine du mal-être.

Tremblements, bouffées de chaleur et vertiges...

Les ennuis, en fait, commencent dès la sortie du lycée. Ultra-motivée lors de son entrée en première année, Manon, 18 ans, déchante rapidement. "La fatigue prend vite le dessus. Et puis on culpabilise quand on arrête un peu les révisions car on se dit ‘pendant ce temps-là d’autres continuent à travailler", explique la jeune femme désormais en deuxième année. "La nuit je ne dormais plus à cause du stress. Ou bien je rêvais que j'étais en train d’apprendre mes cours : mon cerveau passait la nuit à les réciter." 


Idem du côté de Théo, 18 ans lui aussi.  Au-delà des troubles du sommeil, le jeune homme décrit des "tremblements, des bouffées de chaleur, des vertiges, des nausées, des pertes d’appétit, des colopathies (troubles intestinaux, ndlr)". Manon ajoute de son côté : "Personnellement, j’ai toujours été gourmande et la nourriture était mon seul plaisir. Pendant cette année, j’ai pris 10 kilos."

Une sortie après minuit : 100 places perdues au concours

Prise ou perte de poids rapide, troubles du comportement alimentaire... Quasiment tous les étudiants avec lesquels nous avons échangés évoquent une relation compliquée avec la nourriture, en raison du stress. C'est notamment le cas de Lucie, 27 ans, étudiante à Paris. Si elle a repris aujourd'hui son cursus, y trouvant même du plaisir, la jeune femme a pourtant failli tout plaquer voilà deux ans. La boulimie dans laquelle elle a sombré l'a obligée à arrêter ses études pendant un an. Alors qu'elle est en deuxième année d'internat, elle choisit de s'inscrire dans une prépa privée en prévision du concours de sixième année. "Ma journée type, c’était : stage le matin à l’hôpital à partir de 8 heures, révisions l’après-midi, cours en prépa de 18h30 à 22h30 et des gardes de nuit, parfois." 


Elle poursuit : "Mon stress avait des sources multiples, à l’hôpital, j’avais l’impression de ne servir à rien, on m’appelait ‘l’externe’. On attendait de moi que je connaisse déjà tout et quand je faisais une erreur, je me sentais humiliée. Je culpabilisais beaucoup quand je ne travaillais pas l’après-midi. Les professeurs nous recommandaient de ne pas sortir le week-end après minuit, au risque d’accumuler des retards de sommeil et de perdre 100 places au concours. Donc mes seuls moments de plaisir, c’était les repas, les pauses que je m’accordais pour manger. Au début, je me faisais vomir, puis j’ai arrêté. À ce moment-là, j’ai pris dix kilos. En plus du reste, je me sentais mal dans ma peau. Je me dévalorisais beaucoup. Je n’avais pas réussi à garder une respiration à côté. En deuxième année, je faisais du volley. Un chef m’avait dit : ‘Quoi ? Mais attends, t’es en médecine maintenant, les loisirs c’est fini !’" 

Vous allez le droit de ne pas aller bienPauline à ses élèves

Pauline, elle, va bientôt passer de l'autre côté du miroir. En 2019, elle sera officiellement docteure. Déjà, elle est responsable de plusieurs internes dans son service à qui elle dit : "Vous allez le droit de ne pas aller bien." Car elle aussi a connu les gardes "qui durent 14 heures sans pause, après une journée de travail".  Celles que l'on passe "avec la boule au ventre, parce qu'on a des vies entre les mains et qu'on court partout, au point de ne pouvoir aller qu'une seule fois aux toilettes pendant la garde". Encore aujourd'hui, Pauline s’interdit de prendre un arrêt, mais lorgne sur ses confrères qui se prescrivent eux-mêmes des anxiolytiques : "J’ai résisté jusqu’à présent, mais j’y pense."


D'autres n'ont pas attendu pour trouver une aide médicamenteuse. De "tempérament calme et serein", Benjamin, en sixième année de médecine à Lyon, cumule pourtant depuis quelques temps "insomnies et compulsions alimentaires" qu'il compense par la prise d'anxiolytiques une fois par semaine en moyenne. Lisa, 27 ans, en troisième année d'internat en pédiatrie, nous confie de son côté être en train de "perdre pied". "Depuis six mois je suis dans un service qui n'est pas de ma spécialité, je ne connais presque rien, je n'arrive plus à gérer le stress." Du coup, elle a recours au Lexomil au moins une fois par semaine, surtout pour combattre les insomnies. Et son état s'est empiré à la suite d'une garde traumatisante, un "événement catastrophique". "Cet été, j’ai vécu le décès d’une petite fille de 3 ans en garde, tout seule. Autant dire qu'avant chacune des gardes qui a suivi dans cet hôpital j’ai fait des cauchemars, j’ai dû prendre des anxiolytiques. Pendant la garde, je refusais d’enlever mes chaussures et d’éteindre la lumière quand je pouvais aller me reposer." Ses chefs, témoins de son mal-être, évoquent un état de stress post-traumatique. "En rigolant", ajoute-t-elle.

Vers un meilleur encadrement des stages ?

La fatigue mentale et physique des étudiants en médecine n'est pas seulement due à la pression des concours et à la masse de travail. S'y ajoutent aussi la difficulté des stages et la réalité parfois traumatisante d'un hôpital, face à laquelle les futurs médecins se retrouvent souvent bien seuls. Pour Robin Jouan, membre de l'association SOS Internat hôpitaux de Nice (IHN), c'est bien sur l'encadrement de ces stages que le gouvernement doit travailler. "On reçoit des internes en burn-out, ils sont en souffrance car ils sont mal ou peu supervisés face à des situations graves comme la fin de vie ou l'annonce d'un cancer" explique-t-il à LCI. Lui-même interne en psychiatrie, Robin Jouan préconise aussi une généralisation de la médecine du travail afin de repérer les étudiants en détresse. "Mais ça ne suffira pas" ajoute-t-il. "Il faut passer des paroles aux actes."


Dans certaines universités, l'heure est déjà à l'action. À Tours ou à Paris, par exemple, les équipes ont déjà mis en place des bureaux interface professeurs-étudiants (BIPE). Ces espaces, qui permettent d'échanger autour d'une orientation personnalisée et de la santé des étudiants, seront-ils généralisés ? Réponse avec les quinze engagements du ministère de la Santé ce mardi. 

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