"Sélection" : l’origine d’un tabou vieux d'un demi-siècle dans les facs françaises

DirectLCI
AUTOPSIE - Pour réformer l'entrée à l'université, la sélection demeure une idée interdite. Pourquoi ? Depuis quand ? Alors que le gouvernement entend autoriser l’examen du dossier scolaire des élèves de terminale demandant une place en fac, y compris pour les licences générales, accessibles à tous jusque-là, LCI a remonté le temps.

"Je n'ai jamais eu peur du mot sélection." Quoi qu’en dise le Premier ministre, Edouard Philippe, ce lundi  lors de la présentation du "Plan étudiants", le terme est, historiquement en France, à manier avec une extrême prudence. Et pour cause. En principe, toute sélection à l’entrée à l’université est rigoureusement bannie, cette dernière étant accessible à tout titulaire d'un baccalauréat, quelle que soit leur filière d’origine (contrairement aux grandes écoles, censées sélectionner drastiquement leurs candidats). C’est en tout cas l’obligation qui est faite par la loi. Or, si l’on se réfère à la définition du mot "sélection" dans le Larousse, à savoir l'"action de choisir les choses ou personnes qui correspondent le mieux", sélectionner à l’entrée à l’université reviendrait à exclure des études supérieures, les candidats qui y correspondent le moins. 

L'idée est loin d'être saugrenue, puisqu'en la matière, l'accès libre à l'université fait figure d'exception française en Europe. C'est d'ailleurs l'une des raisons qui explique, alors que les universités font face à un choc démographique depuis 2010, que l’idée d'une sélection ressurgisse régulièrement. Dernier exemple en date ? Celui du gouvernement d'Edouard Philippe, qui, sans prononcer le mot "sélection" propose à son tour de choisir les étudiants en fonction de leur dossier (notes, motivation, profil). L'occasion pour LCI de revenir sur l’origine d’un tabou  vieux d'un demi-siècle dans les facs françaises, mais en passe de tomber.

L'origine de la non-sélection

C’est aujourd’hui l’un des piliers du système universitaire à la française. "Le premier cycle est ouvert à tous les titulaires du baccalauréat et à ceux qui ont obtenu l'équivalence ou la dispense de ce grade en justifiant d'une qualification ou d'une expérience jugées suffisantes" dispose l’article L612-3 du code de l’éducation. A l’origine de cette absence de sélection en première année ? Avant tout un héritage historique : celui de Napoléon qui, lorsqu’il créée le "baccalauréat" en 1808 le définit comme le premier diplôme d'enseignement supérieur. Loin de marquer uniquement la fin des études secondaires, le diplôme constitue alors aussi la première étape des études supérieures. Un premier grade universitaire qui lui est d’ailleurs toujours associé dans les textes. "Les grades dans chaque faculté seront trois : le baccalauréat, la licence, le doctorat. [...]", énonce ainsi le décret portant organisation de l'Université, datant du 17 mars 1808. 

En vidéo

Le gouvernement va-il généraliser la sélection à l'entrée de l'université ?

S’il faut attendre la fin du XIXe siècle pour voir les premières mesures qui mèneront au bac que l'on connaît aujourd'hui, son existence continue de justifier l’absence de sélection à l’entrée de l’Université. A titre de comparaison, alors que les candidats étaient plus de 700.000 à passer le baccalauréat en juin dernier, ils n'étaient lors de la première promotion en 1809, que 39. 

L’origine de la ligne rouge

Pas de sélection, donc. C’est ce fondement du système éducatif français qui a permis depuis les années 1960 une massification de l’enseignement supérieur, avec aujourd’hui plus de deux millions d’étudiants. Ceux qui ont tenté depuis cinquante ans de franchir la ligne rouge, s’en sont d’ailleurs brulés les ailes.


Cela commence en 1968, lorsque  le général de Gaulle donne au ministre de l'Éducation nationale de l’époque, Alain Peyrefitte, la mission de "faire passer la sélection et l'orientation", alors que le nombre de bacheliers a doublé. "L'inscription automatique interviendra, dans la voie choisie, pour la moitié environ ou les deux tiers des bacheliers : ceux qui ont obtenu une mention plus ceux qui ont obtenu 12 sur 20 dans les disciplines fondamentales de la voie choisie. Pour les autres, le droit à l'inscription ne sera pas automatique. Le bachelier pourra se porter simultanément candidat à plusieurs établissements. Les candidatures seront examinées, sur présentation du dossier scolaire, par des jurys d'établissement, lesquels pourront accepter ou refuser l'admission", précisait le projet de loi, présenté en conseil des ministres en avril. Mai 68 a eu raison de cette réforme. 


Près de vingt ans plus tard, en 1986, le projet de loi Devaquet, sous Mitterrand, provoque les plus grandes manifestations étudiantes depuis mai 68, ayant notamment conduit à la mort de Malik Oussekine sous les coups des CRS, poussant le Premier ministre à abandonner sa réforme. Le texte d’origine visant à refonder les universités françaises, et retravaillé en vain, prévoyait à nouveau d’introduire une sélection à l'entrée de l'université. Depuis lors, la sélection, restée taboue, apparaît comme la ligne rouge à ne pas franchir.

Sur le même sujet

Plus d'articles

Lire et commenter