Ils sont "responsables du bonheur en entreprise" : coup de com’ marketing ou vraie tendance de fond ?

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DECRYPTAGE - Depuis un an, ils déboulent dans les médias : les Chiefs hapinness officer, ou responsables du bonheur en entreprise. Mais derrière l’effet médiatique, y-t-il de vrais débouchés, ou opportunités en matière de job ? Révolutionnent-ils vraiment la vie en entreprise ? On tente de faire le point.

Ils s’appellent Nathalie, Sophie ou Florent. Ils ont de grands sourires, de la bonne humeur sous perfusion. Ils sont cools, ont l’air sympa, et squattent les médias depuis l’an dernier, grâce à leur job insolite : ils sont "responsables du bonheur en entreprise." Respectivement chez AlloResto, les laboratoires Boiron et OVH, hébergeur informatique.

Forcément, "Responsable du bonheur", ça claque. Plutôt sympa, en période morose et les médias en ont fait des tartines, dressant le portrait de ces profils qui "font en sorte que les salariés aient le sourire le matin en arrivant", comme le racontait Nathalie Forestier au Figaro, en mars dernier. En quelques lignes, elle dressait le profil de son job : "Je suis à la fois responsable de leur bien-être et de la culture d'entreprise. Ils doivent vivre et travailler dans un environnement qui leur plaît et c'est ce que j'essaie de construire", expliquait-elle. Chez OVH, Florent Voisin dit à peu près la même chose, en voulant développer "la bien-traitance au travail". Et ces "Monsieur et madame Bonheur", comme ils ont vite été renommés, évangélisent. Florent a porté sa bonne parole dans Capital, L’Etudiant, Le Monde, La Voix l’Etudiant et même une page de promo interne sur le site de son employeur, OVH. Nathalie a eu son portrait chez Forbes, sur Europe 1, Capital encore, Le Figaro. Sophie Magnillat chez Boiron, a raconté sa vie au Parisien, L’Optimiste, au Monde, Boursorama, My Happy Job.  Quelques-uns, qu'on voit partout. Toujours un peu les mêmes, par contre. Mais assurément un beau coup de com' pour leurs sociétés respectives. AlloResto  a ainsi fait son entrée en 2016 dans le classement des entreprises où il fait bon travailler.

Mais le sujet, insolite, intéresse. Les articules pullulent. Au point qu’est évoqué une nouvelle tendance, une révolution, incarné par "ce nouveau métier" qui pourrait ressembler, pour les esprits chagrins, à un poste de DRH, sans le côté feuille de paie et l'administratif. Dorénavant, le métier de "chief happiness officer" ou "responsable du bonheur en entreprise", venu de la Silicon Valley et très porté par les start-ups et les entreprises du numérique, a même sa fiche métier, ses formations. Le site l’Etudiant recense les missions du Chief happiness manager – aussi variées que floues : créer une bonne ambiance de travail, identifier les problèmes des salariés et trouver des solutions appropriées, créer du lien, voire intervenir sur des éléments stratégiques de l’entreprise, comme la mise en place de nouveaux outils numériques ou adapter les horaires de travail. Le salaire brut mensuel d’un débutant affiché est pour le coup attractif : 3.000 euros. 

Un raz-de-marée à relativiser...

A coup sûr, le sujet déclenche aussi nombre de vocations et de vélléités. En début d’année, Vénétis, un groupement d’entreprises basé dans le Morbihan, a lancé un concours pour recruter 4 CHO, qui tourneront au sein de plusieurs entreprises adhérentes - et a communiqué sur les réseaux sociaux. Et la com' a bien marché. L'initiative, assimilée à celle du "job de rêve", a suscité des articles dans les médias de l'Ouest de la France , comme dans Bretagne économique ou Télégramme.

Parce que pour le reste, ne nous emballons pas. En janvier 2017, le méta-moteur de recherche d’emploi Joblift a sorti  une étude, une des premières sur le sujet, qui ressemblait fort à une douche froide.  Il apparaissait que le nombre d’offres de "Chief office manager" pour l’année 2016 avait certes été multipliée par 6 depuis 2015, mais s’élevait à... 69 postes. Plus largement, Joblift recensait 124 offres, qui exigeaient, parmi d’autres tâches, le "management du bonheur des collaborateurs". Pas vraiment un raz-de-marée. Plutôt une tempête dans un verre d'eau. Et la tendance n’a pas l’air à la hausse, selon les derniers chiffres fournis par Joblift : pour 2017, seuls 33 offres de Chief Happiness officer sont comptabilisées ; et 133 offres dans lesquelles la mission de CHO est intégrée à un autre poste. L’étude montre aussi que les missions du CHO varient très fortement d’une entreprise à l’autre, le rôle étant d’ailleurs attribué à des départements divers, "ce qui peut laisser entendre que cet intitulé n’est peut-être avant tout qu’un buzzword", indique le site, qui pose la question : "CHO : appât marketing ou vraie valeur ajoutée ?" 

Question d’autant plus fondée qu’il apparaît que la majorité (60%) des postes de "Happiness manager" proposés sont liés aux postes d’Office manager, d’assistant de direction, voire aux services généraux et que les missions se limitent aux tâches administratives. Autre signe révélateur : pour 38% des offres publiées, le contrat proposé est... un stage. "Ce qui est intéressant est qu’on parle énormément du bonheur au travail", explique Mathilde Brygier, relations presse chez Joblift. "Mais les métiers proposés montrent que cela joue beaucoup sur la forme. Sauf qu'installer une table de billard ou programmer un café, c’est cool sur la forme, mais ce n’est pas vraiment le bonheur en profondeur. Les solutions dépendent de l’effort et des moyens mais l’investissement est humain, donc plus difficile à chiffrer."

Ravalement de façade ?

Alors, le bonheur en entreprise, brandis par les grosses sociétés via leur Chief happiness manager, ne serait-il que du pinkwashing, du joyeux ravalement de façade ? "On ne va pas contester que la fonction de CHO est peu répandue", répond Amélie Motte. "Si on fait une recherche sur Linkedin, il doit y avoir une petite centaine de gens qui revendiquent cette fonction, ce n’est pas grand-chose." Elle est CHO, d’un genre un peu particulier : elle exerce son métier au sein de la Fabrique Spinoza, un think-thank qui milite pour "redonner au bonheur sa place dans la société". Elle est aussi co-fondatrice de l’Académie Spinoza, qui propose des formations au bonheur en entreprise. Autant dire qu’elle est experte sur la question. Mais elle croit, vraiment, à une tendance de fond. "Le CHO est trop souvent vu comme l’organisateur d’apéro ou de sushi party, avec une image peu valorisée. C’est une fonction jeune, encore mal définie, et hybride", estime Amélie Motte. "C’est normal que l’on soit à cheval entre plusieurs métiers de  l’entreprise."

Elle voit plusieurs axes  dans ce métier : "D’abord, une première orientation autour de la convivialité, de faciliter la vie, une bonne ambiance de travail", énumère-t-elle. Ca, c'est la facette qui peut donner le côté gadget-paillette-champagne au poste, mais qui "reste fondamental, car il s’agit du bien-vivre ensemble". Un autre axe du poste tourne autour de la communication, notamment interne : le rôle du CHO de bien faire circuler l’information entre les collaborateurs. Le poste comprend aussi pour elle, une facette orientée ressources humaines : "Observer les processus RH, par exemple la façon dont sont intégrés les collaborateurs, voir si on prend bien en compte l’aspect humain... " Et le dernier, à ses yeux le plus important : "Observer l’organisation dans l’entreprise, les process, les relations en interne, avec les clients et voir si tout ça fonctionne bien. " Voilà, ce qui pour Amélie Mote, compose l'essence d'un bon CHO. "Ces postes peuvent être un mélange des quatre. Mais aujourd’hui, c'est d'abord l'aspect convivial au sein de l'entreprise".

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Mais pour elle, pas de feu de paille, le job est fait pour durer. Elle le voit d’ailleurs dans ses formations, très demandées, à la fois par des dirigeants de PME, ou des organisations à profil RH. "Nous sommes des pionniers ! Il y a quelques années, on parlait  des risques psychosociaux, puis de la qualité de vie au travail", explique Amélie Motte. "Là, on franchit un nouveau cap, qui est celui du bonheur au travail. Il y a une prise de conscience d’enjeux éthiques – on ne peut pas nier qu’il y a de la souffrance au travail -, cela représente une attente de plus en plus présente des collaborateurs : la grosse majorité des salariés considèrent que ce que mettent en place les entreprises à ce niveau-là est largement insuffisant".

"70% des personnes pensent que le bonheur au travail impacte la performance de l’organisation, et même l’image de l’entreprise", rapporte-t-elle. "Et ça répond à de vrais enjeux pour attirer les talents." Les jeunes générations, comme le rappelait une étude de Génération Cobaye, aspirent à travailler dans des entreprises plus humaines. Plus que gagner beaucoup d’argent. "On sait qu’un collaborateur heureux, sera en meilleure santé, qu’il y aura donc moins d’absentéisme. On sait qu’un meilleur climat social, ce sont des collaborateurs plus dévoués, plus fidèles, plus investis, qui ne compteront pas leurs heures..."

Reste que ça ne doit pas rester de la peinture rose. "Cela peut évidemment sembler un peu gadget", reconnaît Amélie Motte. "Mais si cela correspond à un besoin, est pensé dans une stratégie globale, ça marchera.  Sinon les collaborateurs ne sont pas dupes et ça ne marche pas." Exemple : se rendre compte que les salariés travaillent dans une salle au sous-sol sombre et humide, et en changer, c’est bien ; mais si on ne tient pas compte que les chefs mettent trop de pression et harcèlent les collaborateurs, ça ne servira à rien. Et inversement. "Le plus important est que le CHO soit en mesure d’engager une communauté du bonheur au travail, pour réfléchir tous ensemble à ce qu’il faut améliorer." Bref, il y a du travail. 

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