"Sexe neutre" : la souffrance de ces "enfants sains" opérés pour "rester dans un cadre binaire"

"Sexe neutre" : la souffrance de ces "enfants sains" opérés pour "rester dans un cadre binaire"

JUSTICE - Un intersexe français, né "sans pénis ni vagin", s'est vu refuser par la Cour de cassation que la mention "sexe neutre" figure sur son état civil, dans un arrêt rendu jeudi. Une "binarité sexuelle" très souvent synonyme de souffrance.

"Quand je me regarde nu dans un miroir, le matin ou le soir, je vois bien que je n'appartiens pas au monde des hommes ni à celui des femmes". En mars dernier, Gaëtan – un prénom d'emprunt – avait pris la parole pour expliquer son combat. Celui d'un intersexe, né "sans pénis ni vagin", raison pour laquelle il demande que la mention "sexe neutre" figure sur son état civil. Une requête qui a été tranchée ce jeudi par la Cour de cassation, rejetant donc le pourvoi du plaignant.

Une désillusion de plus après une vie mouvementée : à 6 ans, des médecins pratiquent sur lui une "exploration intestinale" en quête d'attributs sexuels. En vain.  A 12 ans, son père lui explique qu'il "relève de la tératologie", la science des monstres. Jusqu'à l'âge de 35 ans son apparence est androgyne quoique plutôt féminine, jusqu'à ce qu'il suive un traitement hormonal à base de testostérone. Quelques années plus tard, il se marie, puis adopte avec sa femme un enfant.

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"Préserver l'idée que ce partage binaire est fondamental"

Epanoui dans sa vie privée, les choses se compliquent cependant pour Gaëtan sur le front judiciaire. En août 2015, un juge aux affaires familiales de Tours accepte que la mention "sexe neutre" figure sur son état civil. Une première en France. Sauf que la cour d'appel d'Orléans lui refuse ce droit en mars 2016, estimant qu'admettre sa requête "reviendrait à reconnaître, sous couvert d'une simple rectification d'état civil, l'existence d'une autre catégorie sexuelle".

Selon le sociologue Eric Fassin, chercheur au laboratoire d'études de genre et de sexualité à Paris 8, cette notion de catégorie sexuelle devrait être écartée. "On avait pris pour une évidence que les choses étaient simples, à savoir qu’il y avait deux options, fille ou garçon, et c’est tout", assure-t-il à LCI. Avant de s'interroger : "Pourquoi continuons-nous à juger cette norme comme étant si importante ? Si la raison chirurgicale l'a emporté depuis les années 1950, c'est pour préserver l'idée que ce partage binaire était fondamental."

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"La société a opéré des enfants sains"

Une "raison chirurgicale" qui revient régulièrement dans la vie des intersexes. Nombre d'entre eux - environ 200 bébés naissent chaque année en France atteints d'une malformation génétique du développement sexuel  - ont en effet été opérés au fil des décennies.  Ce fut le cas de Vincent Guillot, un homme de 52 ans qui a créé l'Organisation internationale des intersexes. Devant la Cour de cassation, il a raconté ces médecins "qui prenaient toujours des photos" de ses organes génitaux et le "montraient nu aux étudiants". Faute d'avoir obtenu l'intégralité de son dossier médical, il ne sait pas "ce qu'ils (lui) ont retiré".

"Le législateur est resté dans un cadre binaire. Il n'a jamais envisagé la situation des personnes intersexes", abonde Me Mila Petkova, l'avocate de Gaëtan. Notamment car il s'agit d'un sujet tabou, "qui touche à l'intimité." Mais l'avocate en est convaincue : la société française est pourtant prête à leur faire une place. Et à reconnaitre ses torts : un rapport sénatorial paru début mars a demandé "l'indemnisation du préjudice" de ceux qui ont été opérés. Réagissant à ce sujet, François Hollande a par ailleurs évoqué "des mutilations". Ces dernières ont d'ailleurs entrainé la condamnation de la France à trois reprises en 2016 par l'ONU pour des opérations faites sur des enfants afin de leur attribuer un sexe masculin ou féminin.

"La société a opéré des enfants sains. On en a fait des malades, physiques comme mentaux", estime Me Mila Petkova. "Il y a des gens à qui on a dit : 'vous êtes un problème', et non pas 'vous avez un problème'", ajoute Eric Fassin. Et de préciser :"Il faut sortir de l'idée de la pathologie, et se dire que ce sont des êtres humains qui peuvent choisir comment ils veulent gérer cette situation."

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