"Si j'y retourne, je me flingue" : derrière la hausse des arrêts-maladie, le malaise croissant auquel les médecins font face

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BURN-OUT - Les arrêts-maladie sont en hausse et l'Assurance-maladie veut se pencher sur cette tendance qui coûte de plus en plus cher. Mais les médecins refusent d'être pointés du doigt et dénoncent les conséquences d’un management de la pression en entreprise.

"Notre priorité, c’est le patient. Notre objectif, est d’éviter qu’il se pende au bout d’une corde, ou qu’il n’ait un accident de voiture, qu’il n’absorbe des médicaments, qu’il se mette en danger à cause d’une pression du travail qu’il ne peut plus supporter. Car c’est ça, la réalité." 


Le docteur Margot Bayart pratique depuis trente ans. Et dans son cabinet, ces dernières années et derniers mois, elle voit monter de "façon exponentielle" un nouveau sujet, celui de l’épuisement professionnel des patients. "C’est notre quotidien. Tous les jours, c’est quelqu’un qui s’effondre dans notre cabinet, parce qu’il n’en peut plus, il ne dort plus, il a de la pression, il ne se sent plus en capacité de supporter cette pression", dit-elle. "Et, nous médecins, notre métier est avant tout de prendre en compte cette souffrance, qu’elle soit physique, psychique, au travail ou pas. "

Toujours plus d'arrêts de travail prescrits

Si le médecin réagit si vivement c’est que ce jeudi, l’Assurance-maladie publie ses propositions sur les pistes d’économies à réaliser en 2019. Et qu’un sujet risque de venir sur la table : celui des arrêts-maladie, un poste de dépense qui est en augmentation constante depuis 2014. D’après le Figaro, les dépenses d’indemnités journalières ont augmenté de 4,4% en 2017, après une hausse de 4,6% en 2016 et de 3,7% en 2015. Et le mouvement semble encore s’accélérer. Un sujet à 10,3 milliards d’euros, qui est donc pris très au sérieux par la Cnam (Caisse nationale d’assurance maladie).


Et un raccourci peut vite être fait : les pratiques trop laxistes des médecins seraient-elles responsables de cette hausse des arrêts-maladie, et donc de la plongée des comptes de la Sécurité sociale ? Le raisonnement fait pester le docteur Jean-Paul Ortiz, président de la Confédération des syndicats médicaux français. "Il faut arrêter de dire que les médecins en prescrivent trop et les rendre coupable de ça ! C’est un raisonnement tellement simpliste qu’il est hors de la réalité du quotidien !", dit-il. "L’arrêt-maladie fait partie des possibilités thérapeutiques pour prendre en charge le patient. Le médecin est celui qui doit accompagner la bonne santé physique et morale de son patient ! Il fait ce qu’il a à faire, à chaque fois qu’il le juge légitime. "

Un arrêt de travail, c’est-à-dire une mise à distance des causes de la souffranceDr Margot Bayart, médecin et vice-présidente de MG France

Surtout, que révèlent ces arrêts ? "Ils ont souvent deux grandes causes : les troubles musculo-squelettique, et les syndromes dépressifs", détaille le Dr Ortiz. "C’est une réalité. Cette augmentation renvoie clairement au problème de management dans nos entreprises, d’une pression accrue dans le milieu du travail. C’est une évidence."  


Burn-out, ras-le-bol, sentiment d’inutilité dans la vie... Et pour traiter ça, la seule arme des médecins est l’arrêt de travail. Le Dr Margot Bayart explique : "Quand vous avez un patient qui commence à ne plus dormir la nuit, à avoir des idées noires, à se mettre en danger dans le cadre de sa vie familiale, parce qu’il est préoccupé par son travail et a un stress qu’il n’arrive plus  à assumer, le premier traitement de cette souffrance, n’est pas un antalgique, ou un anti-inflammatoire, c’est un arrêt de travail, c’est-à-dire une mise à distance des causes de cette souffrance. L’arrêt de travail, c’est le traitement."


Le médecin est du coup dans une position bien inconfortable.  "D’un côté, on doit prendre en compte  la souffrance des patients qui explose, et de l’autre lui dire ‘écoutez, il faut retourner au boulot’, et il répond ‘ah non, je ne peux plus parce que je fais des cauchemars et si j’y retourne je me flingue’", raconte le docteur Bayart. "Alors le fait que les arrêts de travail du patient soient longs, coûtent cher à la Caisse, on en a bien conscience, mais comment faire autrement ? A chacun de prendre ses responsabilités !"

Un société du zapping, où les gens sont transparents. Tu ne fais pas l’affaire, tu dégages. C’est terribleDr Margot Bayart, médecin généraliste

Les médecins le disent, ils sont conscients de leurs responsabilités, ne sont pas opposés à un accompagnement de la Cnam. "C’est même très bien !", estime Dr Margot Bayart, qui est aussi vice-présidente de MG France, syndicat de médecins généralistes. "Dans le passé, j’ai eu droit à des formations sur la notion d'arrêt de travail, et ça m’a bien aidée notamment de savoir qu'il faut d'emblée parler au patient de la reprise pour éviter de le pérenniser dans un arrêt trop long. Car 50% des patients qui sont en arrêt plus de six mois ne reprendront jamais le travail." Sensibiliser médecins sur certains points, c'est essentiel. "Mais ce qu’on ne supporte pas, ce sont les délits statistiques, et de dire ‘toi, tu es un gros prescripteur, on te met sous objectifs, sous entente préalable, comme ça, sans chercher derrière le type de patientèle à qui l'on a affaire." 


Pour les médecins, surtout, le problème est en amont. Derrière cette hausse des arrêts-maladie, se cache un "chantier sociétal, qui dépasse le champ de la médecine", analyse le Dr Margot Bayart. "Il y a une forme de management basé sur la rentabilité, qui a complètement transformé les relations, les modes de fonctionnement, et qui atteint sa limite aujourd’hui. Sa limite, c’est en terme d’humain." Pression de rentabilité, mais aussi globalité d’un mode de vie où tout va plus vite. "L’ère du numérique a aussi modifié les comportements. Physiologiquement, on fait plus de numérique, moins de sport, cela crée un certain stress." Le médecin pointe des salariés dépassés par un management féroce : "Pas de reconnaissance, on n’en fait jamais assez, c’est sans fin et sans limite. Les gens sont transparents, les commerciaux n’en peuvent plus, les entreprises se font racheter par des grands groupes, tout change, il n’y a pas de stabilité." Et "cette société du zapping, où les gens sont transparents. Tu ne fais pas l’affaire, tu dégages. C’est terrible."

Vers une prise de conscience des responsabilités ?

Face à cet environnement, chacun réagit différemment. "Quand les gens sont un peu fragiles, ils craquent très vite ; ceux qui sont moins fragiles tiennent plus longtemps,  mais à un moment, l’être humain a des limites", analyse-t-elle. Et ce burn-out touche tous les âges. "Mais j’ai aussi l’impression de voir chez les plus de 55 ans une tranche de population qui s’effondre. Ils ont connu un autre monde, un autre mode de management, et ne se retrouvent plus dans cette façon de fouetter des gens un peu fatigués, ils ne supportent plus cette pression de petits chefs leur demandant d’atteindre des objectifs inatteignables, ils sont fatigués et se reconnaissent plus. Ils disent, ça suffit." 


Les médecins font donc tampon. Mais combien de temps ? "On peut toujours sensibiliser les médecins à faire mieux, mais les accuser des dérives ce n’est pas possible", estime le docteur Ortiz. Il dénonce : "Cette pression qui touche le monde du travail, touche aussi les médecins. A force, beaucoup déplaquent." Le docteur Bayart évoque même "un certain nombre de suicides, non négligeables" en milieu hospitalier et généraliste. 


La  solution à tout ça ? "On pourrait envisager un système comme dans certains pays, où le médecin généraliste va faire un arrêt de travail sur quelques jours et le renouvellement et le prolongation se fait à l’initiative du médecin-conseil de la CPAM", lance le docteur Bayart. Une solution pour montrer la bonne volonté des médecins traitants. Mais le véritable écueil est derrière : "Si on arrivait à reconnaître le syndrome d’épuisement professionnel comme maladie professionnelle, qu’il soit identifié et nommé, cela permettrait une vraie prise de conscience", estime-telle. "Dans une entreprise où la moitié des arrêts maladies des salariés sont liés à une asthénie, on verrait très bien qu’il y a un problème. Et si c’était à eux de porter le chapeau ?"

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