SNCF : la grève "perlée" était-elle la bonne méthode ? Les syndicats à l'heure du bilan

Société
GRÈVE SNCF - Emmanuel Macron a promulgué la loi sur la réforme ferroviaire mercredi, un jour avant la fin de la grève des cheminots. Trois mois plus tard, c’est l’heure du bilan de ce mouvement "en pointillé", qui n'a pas fait l'unanimité chez les syndicats.

Jeudi 28 juin sera l’ultime jour de grève unitaire de la SNCF, après trois mois de mobilisation contre la réforme "pour un nouveau pacte ferroviaire" du gouvernement Philippe. Les cheminots protestaient contre ce bouleversement du secteur, qui ouvrira à la concurrence le transport des voyageurs et supprimera dès 2020 les embauches au très protecteur statut de cheminot. Après l’Assemblée nationale mercredi 13 juin, le Sénat a entériné le texte jeudi 14 juin. Une loi signée et promulguée par Emmanuel Macron mercredi. Et si, chacun à sa manière, les syndicats entendent continuer de se mobiliser, l’heure semble être au bilan d'un mouvement d'une longueur et d'une forme inédite.

Une mobilisation inédite

Historique par sa durée - 36 jours en cumulé, la plus longue à la SNCF depuis trente ans - cette grève l'a été aussi par son rythme intermittent. En effet, les cheminots ont lancé le 3 avril un nouveau format de contestation : 36 jours de grève répartis en 18 épisodes de deux jours, jusqu’au 28 juin. Un calendrier auquel la SNCF s'est adaptée, en réussissant à faire rouler des trains. La SNCF a d’ailleurs commandé une étude à l'économiste Pascal Perri qui doit faire le point sur les mesures prises par l'entreprise publique pour répondre aux attentes des usagers. Les coûts pour l'entreprise ferroviaire sont conséquents : les simples mesures de compensation et les promotions accordées (sur 3 millions de billets de train et certains abonnements) sont estimées à 301 millions d'euros.


Le taux de cheminots grévistes est passé de 33.9% le 1er jour, à 8,43% mercredi, confirmant un essoufflement sensible ces dernières semaines. Chez les conducteurs, les taux sont un peu plus élevés avec 32% en grève ce mercredi. Un chiffre à peine en baisse par rapport au 22 juin, date à laquelle ils étaient 37,9% à participer au mouvement, selon un communiqué de la SNCF. Malgré cette mobilisation en baisse, il faut rappeler que le vot’action a donné 94.97% des cheminots contre la réforme ferroviaire. Cette concertation en interne - lancée par les syndicats - avait rassemblé 61.15% de participation.

Quel impact sur les négociations ?

Depuis qu'ont été dévoilées en février les recommandations du rapport Spinetta pour réformer le rail français, les quatre syndicats représentatifs de la SNCF ont multiplié réunions, propositions et manifestations. Si CGT et SUD rejette la loi en bloc, l’Unsa et la CFDT ont proposé plus de 80 amendements au cours des 3 étapes d’écriture de la loi.


Les deux syndicats réformistes listent dans leurs communiqués les avancées qu'ils ont obtenues. Dont, notamment, le maintien de la rémunération des cheminots qui quitteront la SNCF quand le groupe public perdra des marchés face à des entreprises rivales, la priorité donnée au volontariat pour ces transferts, les conditions de retour possible au sein de la SNCF, ou encore le caractère incessible des capitaux à 100% publics du groupe ferroviaire, quand ses trois entités actuelles deviendront des sociétés anonymes.

"Sans triomphalisme", l'Unsa "se félicite" d'avoir gagné "certaines évolutions face à la rigidité du pouvoir en place". La CFDT note qu'elle a pu "corriger ou atténuer les effets négatifs d'une loi dont elle n'a pas voulu". Pour Rémi Aufrère-Privel, secrétaire général adjoint de la CFDT Cheminots contacté par LCI, les syndicats ont "répondu à la vacuité totale du projet gouvernemental quand il a été lancé. Le gouvernement nous a demandé de remplir les pages blanches des conditions sociales de la réforme."


Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, a affirmé que malgré l'ampleur de la mobilisation, "85% des problèmes que nous avons soulevés ne sont pas réglés". En effet ces "avancées", critique la CGT, "ne représentent pour l'instant pas de garanties réelles ni pour le service public (fret, lignes de proximité, régularité, bassins d'emplois) ni pour les cheminots". SUD-Rail prévient qu'il "ne validera pas des reculs sociaux" et dénonce une loi qui "va bénéficier aux patrons sur le dos des cheminots et des usagers". 

La bonne méthode ?

Ce mouvement inédit - basé sur 18 avis de grève distincts avec des motifs très différents - se distingue des grèves continues et reconductibles habituelles. Avec ses avantages, et ses inconvénients. Pour Rémi Aufrère-Privel, secrétaire général adjoint de la CFDT, "c’était certainement la meilleure méthode par rapport au calendrier du gouvernement, qui nous a contraints à un mouvement long". En effet, pour suivre le parcours législatif de la loi, qui se prolongeait sur plusieurs mois, c’était pour son syndicat "la formule la plus innovante et intéressante pour éviter de faire trop perdre d’argent aux cheminots". "Plutôt optimiste, il conclut "évidemment, nous n’avons pas tout gagné, mais nous n’avons pas tout perdu, le mode d’action a été constructif". 


En revanche, pour Fabien Dumas, secrétaire fédéral SUD-Rail contacté par LCI, ce format "a dépossédé les cheminots de leur grève". Selon SUD-Rail, le problème de cette "grève annoncée deux mois à l’avance" est que "les cheminots n’ont plus besoin de venir en assemblée générale pour connaître les dates, alors ils n’échangent plus" ce qui explique en partie l'essoufflement du mouvement. "Une grève est puissante quand elle impacte sur l’économie, sur le pouvoir de production", ajoute-t-il. "Donc l’autre inconvénient majeur du calendrier annoncé, c’est qu’il permet à la direction et aux usagers de prendre leurs dispositions. En étant prévisibles, on perd l’impact de grève". En conclusion, "ce mouvement a trouvé ces limites, on a perdu beaucoup d’argent, et on nous a imposé la loi".


Le plus récent échec de cette grève est néanmoins l’éclatement du front syndical. S’ils ont commencé la mobilisation en étant soudés, les syndicats forment désormais deux camps distincts. L’UNSA ferroviaire et la CFDT cheminots veulent en rester là, au moins pour les vacances, pour se concentrer sur les combats en interne qui les attendent à la rentrée. Le secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger, avait déclaré dès mercredi dernier qu'il ne souhaitait pas poursuivre la grève en juillet et août, car continuer serait inefficace et ne donnerait pas, selon lui, "une bonne image du syndicalisme". 


La CGT et SUD-Rail en revanche, veulent continuer et appellent à la grève les vendredi 6 et samedi 7 juillet - au tout début des vacances scolaires - et n'excluent pas d'autres dates de grève en juillet et août. Fabien Dumas soutient que "ce n’est pas parce que le parcours législatif est terminé que la loi est bonne. On demandait le retrait du projet de réforme, désormais, on veut l'abrogation de la loi."

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