Sortie de "Ils sont partout" : "Le sentiment d'insécurité est très répandu dans la communauté juive"

Sortie de "Ils sont partout" : "Le sentiment d'insécurité est très répandu dans la communauté juive"

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INTERVIEW - Quelle est la réalité de l'antisémitisme en France ? A l'occasion de la sortie mercredi du film "Ils sont partout" d'Yvan Attal, metronews a interrogé le directeur du département Opinion de l'Ifop Jérôme Fourquet, co-auteur début 2016 de "L'an prochain à Jérusalem ?"*, une enquête au cœur de la communauté juive de France.

Dans "Ils sont partout", Yvan Attal joue un Juif qui se sent persécuté par un antisémitisme grandissant, au point que son entourage le juge paranoïaque. Est-ce un sentiment très répandu dans la communauté juive de France aujourd'hui ?
Dans le livre " L'an prochain à Jérusalem ? ", nous nous sommes appuyés sur un gros travail de terrain, mais aussi sur une enquête d'opinion auprès de personnes de confession ou d'origine juive. Celle-ci montre effectivement un sentiment très répandu d'insécurité ou d'inquiétude dans cette partie de la population française. Il a été considérablement stimulé par les attentats de l'Hyper Cacher en janvier 2015 , mais aussi par toute une série d'événements, de l'affaire Merah en 2012 aux émeutes propalestiniennes de l'été 2014 .

On a également plus récemment vu le débat, après l'attaque à la machette d'un enseignant juif par un jeune adolescent à Marseille, sur le fait de savoir s'il fallait encore porter la kippa pour ne pas céder à la peur quotidienne, ou au contraire l'enlever pour ne plus faire office de "cible ambulante". Ces interrogations extrêmement aiguës et profondes taraudent aujourd'hui toute une partie de la population juive. Elles viennent de loin, en gros du tournant des années 2000, avec le déclenchement de la deuxième intifada et l'importation du conflit israélo-palestinien en France.

Ce sentiment d'inquiétude, que l'on peut aussi lire dans les chiffres spectaculaires de l'Aliyah, avec près de 8.000 départs depuis la France vers Israël en 2015, s'appuie-t-il sur des données objectives ?
Oui, bien sûr. La population qui se revendique juive représente environ 1% de la population française. Or, les chiffres du ministère de l'Intérieur indiquent que sur les dernières années, la moitié des actes racistes commis en France l'ont été contre des personnes de la communauté juive. Les données des enquêtes d'opinion montrent par ailleurs qu'une part très significative de la population se déclarant de confession juive a déjà fait l'expérience d'agressions verbales ou physiques dans l'espace public en raison de son identité. Et le fait de porter la kippa, régulièrement ou non, influe de manière massive et claire sur la probabilité que vous en ayez été la cible.

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Quels sont les effets de ce climat d'insécurité ?
Nous en avons identifié plusieurs. D'abord une mobilité géographique pour ceux qui le peuvent, avec notamment une décrue spectaculaire de la population et du nombre de familles juives dans certaines communes du 93, celles-ci déménageant à Paris, dans l'ouest francilien, ou se regroupant dans certaines communes du 93 perçues comme plus sûres pour la population juive - Gagny et Le Raincy par exemple. On observe le même phénomène dans la banlieue lyonnaise. On assiste également à un développement de la scolarisation dans des établissements confessionnels juifs, pour mettre ses enfants "à l'abri".

Autres répercussions, des effets électoraux, avec un glissement très net du centre de gravité idéologique de la communauté juive de la gauche vers la droite à partir du début des années 2000, Nicolas Sarkozy ayant en particulier été perçu, à tort ou à raison, comme le responsable politique ayant bien compris les Juifs et étant en capacité de les protéger. Dernier effet et non des moindres, la hausse exponentielle des départs des personnes françaises de confession juive vers Israël, les 8.000 départs que vous avez évoqués, mais il y a aussi tous ceux vers d'autres pays comme les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne. A la fin des années 1990 jusqu'au milieu des années 2000, on était sur 1500-2000 départs par an…

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Cette forte émigration juive vers Israël est-elle une spécificité française ?
Nous avons la communauté la plus importante en nombre d'individus (500.000 personnes dans l'Hexagone, ndlr), mais pour la première fois l'an dernier, la France est devenue le premier pays d'origine des nouveaux arrivants en Israël, devant les Etats-Unis. Si l'on regarde les autres pays européens, les situations sont très variables. En Belgique, la communauté juive est confrontée à peu près aux mêmes inquiétudes et aux mêmes tourments, mais c'est par exemple moins le cas de la communauté juive britannique.

Certes, les chiffres montrent une augmentation des actes antisémites , mais au début du mois, un rapport de la Commission nationale consultative des droits de l'Homme faisait état d'un reflux de l'antisémitisme dans l'opinion, malgré la persistance de certains préjugés…
Ce n'est pas contradictoire. L'Ifop travaille depuis les années 1960 sur cette question de l'antisémitisme. On voit effectivement sur la longue période que l'on a plutôt un reflux du sentiment ou des représentations antisémites dans l'ensemble de la société française. Cela s'explique notamment par le fait que l'antisémitisme traditionnel et historique, notamment celui émanant de certains milieux catholiques, serait plutôt lui aussi sur le déclin, même s'il n'a pas totalement disparu. En revanche, une nouvelle forme d'antisémitisme s'est développée depuis une trentaine d'années dans une frange de la population issue de l'immigration arabo-musulmane, avec un lien ou un écho plus ou moins direct des conflits israélo-palestiniens sur notre territoire.

Le nouveau président du Crif, Francis Kalifat, lors de son élection la semaine dernière, a dit vouloir lutter contre "cet antisionisme" qui est selon lui "la nouvelle façon masquée des antisémites de progresser dans la société, caractérisée par tous les mouvements de boycott" de produits israéliens, notamment dans la gauche radicale…
C'est une thématique hyper-glissante, donc il faut être précis dans les termes, et il ne m'appartient pas forcément de répondre à cela. Ce que je peux dire, c'est qu'effectivement une bonne partie de la population de confession ou d'origine juive se caractérise avec un degré plus ou moins fort par un lien particulier avec Israël. Or, dans cette population, toutes les actions comme la campagne "BDS" (boycott, désinvestissement et sanctions, ndlr) ou la polémique "Tel-Aviv sur Seine" au moment de Paris plage sont perçues comme une attaque vis-à-vis de sa propre identité. De l'autre côté, on a aussi des organisations juives qui appellent à des meetings ou des galas de soutien à l'armée israélienne pour collecter des fonds. Là aussi, cela peut être perçu dans le camp adverse comme une provocation insupportable. On a en arrière-fond tout ce maelström instable et explosif, qui s'est mis progressivement en place depuis une quinzaine d'années.

* Ed. Fondation Jean Jaurès et Ed. de l'Aube

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