Streeteo à Paris : "On s’est vite rendu compte que ça allait être le grand bordel", nous raconte un ex-employé

Streeteo à Paris : "On s’est vite rendu compte que ça allait être le grand bordel", nous raconte un ex-employé
SOCIÉTÉ
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TEMOIGNAGE - Cet employé de l'entreprise Streeteo, actuellement décriée pour des pratiques troubles, a quitté la société. Mais il raconte les démarrages de cette filiale d'Indigo, gestionnaire de parking, chargée de gérer le contrôle du stationnement pour les six prochaines années à Paris.

Il a été comptable, commercial, manager chez Starbuck’s. Et il a eu envie de changer de créneau. Il a mis son CV en ligne, Streeteo l’a contacté, et il s’est lancé... dans les PV. Hamidou Sall, 28 ans, a fait partie, pendant quasi six mois de l'une des deux sociétés privées qui gère le contrôle du stationnement payant dans la capitale, et qui, aujourd'hui, se retrouve empêtrée dans plusieurs polémiques


Expérience intense, mais furtive : Hamidou a démissionné mi-février. "Ce n’était pas possible de travailler dans ces conditions de travail", raconte-t-il. "Et c’était malsain. Tricher par rapport à la Ville de Paris, aux citoyens parisiens, en demandant à des agents non assermentés de mettre des amendes, en fliquant les agents..." Ses attaques contre Streeteo sont violentes.


Hamidou Sall est l’internaute qui a mis en ligne une vidéo révélant les pratiques de faux PV perpétrées depuis un bureau par des agents de Streeteo. C'est lui aussi qui, avec ses avocats, a alerté le Canard Enchaîné. Et qui a ainsi jeté une nouvelle pierre dans le jardin de cette société, filiale à 100% du gros gestionnaire de parking Indigo, épinglée en janvier parce que deux agents de contrôle travaillaient sous l’emprise de stupéfiants, et dont l’un n’avait pas de permis.

Débuts difficiles

Hamidou Sall a passé son entretien en juillet dernier, a été embauché en octobre. Avec lui, neuf autres collègues, tous recrutés comme chefs d’équipe. Sur le papier, tout paraissait organisé : pour la gestion du stationnement, Paris a été divisé en trois lots. Deux (arrondissements 1 à 7 et 11 à 16 et 20e) sont attribués à Streeteo, le troisième à Moovia (8 à 10, 16, 18 et 19). "On avait un responsable pour chaque lot, assisté de cinq chefs d’équipe, eux-mêmes chapeautant 20 agents de contrôles", détaille Hamidou Sall.


Et, déjà là, les problèmes ont commencé. Parce qu’il y avait tout à faire. "C’est une société créée il n’y a même pas un an, raconte notre interlocuteur. On s’est retrouvé à faire beaucoup d’administratif : il fallait recruter 200 personnes, mettre en place un programme de formation, mais aussi constituer et suivre les dossiers des candidats pour les assermenter. Et en décembre, avec les fêtes, trouver des dates dans les tribunaux, ce n'est pas évident"  Il a aussi fallu faire "tous les devis pour le matériels, les PDA (le smartphone pour scanner), la tenue des agents, les véhicules." Et trouver des locaux, ne serait-ce que pour entreposer les véhicules : ce seront deux parkings souterrains appartenant à Indigo.

On n’a pas eu assez de temps pour pouvoir être prêt et faire les choses correctementHamidou Sall

Sans surprise, le rythme est tendu : "On nous avait prévenus qu’on postulait dans une nouvelle boîte, et c’est ce qui nous a attiré", dit-il. "Mais à aucun moment on pensait qu’on allait autant s’occuper d'administratif, de 'matos'" Au niveau du contrat de travail, certaines choses clochent. "On nous a promis tellement de choses, qui n’ont jamais été respectées", souffle Hamidou Sall. "Par exemple, une des raisons qui m’avait fait partir de mon précédent emploi, c'est que je travaillais tous les week-ends. Ici, on m’avait dit que ce serait un samedi de temps en temps. Quand on a découvert les plannings juste avant janvier, c’était plutôt un samedi de repos sur dix." Autre avantage vendu en entretien : une voiture de fonction. "Et on s’est retrouvé à se partager deux véhicules pour dix. Du coup, pour rejoindre nos équipes, on doit emprunter les transports en commun..."


D’autres problèmes apparaissent, relatif au droit du travail : "Comme on a été débordés par la charge de travail, on a très vite enchaîné les heures supplémentaires, que l’entreprise refuse aujourd’hui de nous payer." Hamidou Sall dit avoir voulu très vite, avec d’autres chefs d’équipe, alerter les responsables. "Mais, à aucun moment, on n’a senti que la porte était ouverte." Résultat : "On n’a pas eu assez de temps pour pouvoir être prêt et faire les choses correctement. Très vite on s’est rendu compte que ça allait être le grand bordel au 2 janvier. Ce n’était même pas une surprise." 

Arrêts maladie et turn-over

La première vague d’agents recrutés a reçu une courte formation. Un volet sur l’utilisation du PDA, ce boitier qui sert à scanner les plaques. Et "également un  petit cours sur l’agressivité qu’ils peuvent ressentir sur le terrain", précise l'ancien chef d'équipe. Tous ont été lâchés sur le terrain. Avec pour mission un nombre imposé de 75.000 contrôles par jour. Et les couacs, loin de s’atténuer, ont empiré. Matériel défaillant, mauvaise coordination, pression sur les résultats, problème d’effectifs. Hamidou Sall pointe les conditions de travail : "Les agent sont clairement fliqués, par rapport au scan. Avec leur logiciel, nos responsables ont accès au nombre de scans par agent et par jour, qu’ils rapportent à l’heure, puis au quart d’heure. Et ils estiment que s’il n’y a pas au moins un scan par quart d’heure, on retire au salarié une heure payée." 


Et gare au rythme qui faiblit : "Quand un agent est interpellé dans la rue par un usager qui lui pose une question, il prend 5 minutes pour répondre, et comme il n’a pas scanné de véhicules, son responsable va l’appeler pour comprendre ce qui ne va pas. Quand il y a eu les périodes de grand froid, par exemple, et qu’un agent avait un PDA qui ne fonctionnait pas, il devait rester dehors le temps qu’on trouve une solution. A la fin, forcément, les agents préfèrent rentrer chez eux."


Car d’après lui, les arrêts maladie ont vite explosé. "Très vite, il y a eu un gros turn over : les agents disparaissaient, il fallait faire de nouveaux recrutements, il fallait les assermenter, c’était du grand n’importe quoi. Jusqu’à ce que nos responsables commencent à envoyer des agents non assermentés..." Des dérives aussitôt révélées dans les médias. 

Ça va être impossible aujourd'hui pour les agents de travaillerHamidou Sall

Depuis qu’il est parti et a pris la parole publiquement, d’autres agents l’ont contacté, échangent avec lui. Chacun a ses démêlés : des problèmes de mutuelle jamais reçue, d’attestation Pôle emploi pas réglementaire lors d’un départ, de déclaration à la Sécurité sociale jamais faites lors d’arrêts maladie prolongés, de visite médicale toujours pas faite, des heures sup' pas payées. Contactée via son entreprise mère Indigo, la société Streeteo indique qu'elle ne donne pas d'interviews, et renvoie deux communiqués, publiés la semaine dernière, le 7 puis 8 mars. La société indique, "suite à des lancements d'alerte", notamment de la part de la Ville de Paris, "avoir identifié des pratiques internes inappropriées, y compris de la part de certains managers, menées évidemment à son insu". Elle indique avoir pris "les mesures adéquates pour mettre fin à ces comportements."


Après la vidéo qu’il a postée sur Youtube, Hamidou Sall a envie de se battre. De rendre tout ça public. Il veut aussi défendre les autres. "Je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose pour les personnes qui étaient restées là-bas", dit-il. "Ça va être très compliqué pour elles : aujourd’hui, où est leur crédibilité dans la rue ? Ça va être impossible de travailler."

C’est comme ça qu’il a contacté des avocats, réfléchit à déposer plainte, a parlé dans quelques médias. Parce qu’il voudrait que justice soit faite. "Je serai satisfait lorsque la mairie de Paris mettra Streeteo face à ses actes et qu’ils paient pour ça. Je fais ça pour les agents, mais aussi pour les Parisiens : si vous prenez des amendes tous les jours, et apprenez que les personnes qui verbalisent n’ont pas le droit de le faire, ça vous paraît injuste !" 


Il se prépare au combat et il n’a pas peur : "Tout ce que je dis, je vais l’assumer, je ne fais que dire la vérité. Il y a des choses pas normales, il faut le dire. J’ai la conscience tranquille et je suis fier de ce que je fais." D'après nos informations, une vingtaine d'employés de Streeteo ont déjà contacté ses avocats, qui vont se pencher cette semaine sur les actions envisagées. En attendant, Hamidou Sall avance. Il a déjà repris une formation, pour un futur job. "Dans l’industrie pétrolière. Ça a l’air bien. Je fais attention maintenant à ce que je choisis, je veux éviter de tomber dans des guet-apens!"

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