"The State", la nouvelle série de Canal + sur Daech, rend-elle le djihad "trop cool" et "glamour" ?

"The State", la nouvelle série de Canal + sur Daech, rend-elle le djihad "trop cool" et "glamour" ?
SOCIÉTÉ

LE DEBAT - La polémique a débuté au Royaume-Uni cet été, autour de la nouvelle série "The State", qui raconte le départ de jeunes Britanniques en pour faire le Djihad. "The State" a débarqué lundi en France.

Glamour, le djihad ? Ce sont les accusations qui ont été portées contre la nouvelle série britannique qui a débarqué ce lundi sur Canal Plus, "The State". Elle suit les parcours de jeunes Britanniques musulmans, partis en Syrie faire le djihad. Et dès cet été, lors de sa sortie sur Channel  4 au Royaume-Uni, il a divisé. Très fort pour certains, trop romancé et esthétique pour d’autres, qui font le reproche au réalisateur et producteur Peter Kosminsky de trop humaniser certains personnages adeptes de Daech. 

La critique la plus virulente a sans doute été celle du tabloïd conservateur Daily Mail, qui qualifie la série de "pur poison", et comparait "The State" à "un film de propagande nazi des années 1930". D'autant que la sortie de la série arrivait cinq jours après l’attentat de Barcelone qui a tué une douzaine de personnes, et "dans une année où un attentat suicide a tué des enfants britanniques lors d’un concert à Manchester", pointe le critique. Il écrit : "'Un club super cool'.  Aucune ironie dans la voix. C'est ainsi qu'un jeune médecin britannique noir décrit le groupe état islamique dans l'épisode de "The State" à ce jour, ses yeux brillant alors qu'il enregistre un message YouTube en invitant d'autres jeunes femmes à suivre son exemple et à défaire la Syrie", commence le journaliste dans sa critique. 

Il pointe plusieurs séquences qui le dérangent. D’abord des scènes de décapitation, "présentant des images graphiques de la torture et du démembrement" ; ou encore un "tableau complètement insensé de bébés morts dans une salle d’incubation", après une attaque occidentale à la bombe dans un hôpital. "C’est embarrassant", écrit-il. "Car ‘The State’ nous incite non seulement à sympathiser avec les djihadistes, mais aussi à les aimer".  Gênant aussi pour lui, les personnages féminins, "élégants et forts", "des héroïnes indépendantes qui font un choix positif pour sacrifier leur liberté pour le bien de leurs convictions religieuses" ; ou encore "tous les hommes sont sensibles et doux, tout le monde est profondément intelligent et multilingue, avec une connaissance approfondie du Coran. Ils sont tous ridiculement beaux", dénonce-t-il. "Personne ne sera surpris de constater que le scénariste et réalisateur, Peter Kosminsky n’est ps un vétéran de la guerre civile en Syrie. Il n’a pas effectué de recherches à Raqqa et Alep. "

"Apologie de la terreur ou récit de mise en garde ?"

Dans le Telegraph, le journaliste Michael Hogan est plus équilibré. "Nous suivons quatre jeunes Britanniques qui ont perdu leur vie pour se battre pour Daesh. Ce ne sont pas les mystères radicalisés et maniaques du mythe occidental", écrit-il. "Ils étaient en grande partie des figures sympathiques, ou au moins humaines." Pour lui, cela a du bon. Mais il pose la question : "Kosminsky fait-il l’apologie de la terreur ou était-ce un récit de mise en garde?"  Il laisse le débat ouvert. 

Le Guardian, plutôt centre-gauche, est plutôt laudateur, tout en jugeant que le série échoue à prévenir contre Daesh. "Cette série aurait pu servir de vidéo éloquente contre le recrutement pour le culte de Daech, mais échoue à apporter des réponses", estime le journaliste. "Le vrai reproche qu’on pourrait faire au show n’est pas qu’il risque de justifier l’extrémisme, mais plutôt que Kominsky ne parvient pas à nous faire apprécier ses protagonistes, ou en tout cas comprendre pourquoi ils ont choisi Daech", juge le journaliste. "Au lieu de cela, il opte pour l’option facile de nous compter comment les protagonistes sont dépouillés de leurs illusions dans une danse hargneuse, mais prolongée, des sept voiles. Mais, du moins pour moi, ce drame de désillusion n’est pas satisfaisant." Le site TheBoar.org aborde de son côté la question sous l'ordre philosophique : "Est-il éthique de baser du diverstissement sur des atrocités bien réelles ?", se demande-t-il.

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Quel message ?

La série a donc débarqué en France lundi soir sur Canal plus, précédée de cette aura sulfureuse. Le premier épisode s'ouvre sur l’arrivée des recrues britanniques en Syrie. Il y a Shakira, mère célibataire, médecin,  qui veut venir soigner ; Ushna, adolescente aveuglée, qui veut être "une lionne au milieu des lions" en épousant un moudjahidin, et semble voir l'EI comme un conte de fée mélodramatique ; ou encore Jalal, venu avec un ami, sur les traces de son frère, mort en martyr à Kobané. 

Le réalisateur ne s’intéresse pas, et c’est sans doute la faiblesse du feuilleton, au processus de radicalisation des recrues, aux raisons pour lesquelles ils partent pour cette nouvelle vie, sans espoir de retour. Et s’attache plutôt à montrer les désillusions que les personnages subissent sur le terrain, un versant il est vrai rarement évoqué. Par leur regard, le téléspectateur découvre l’organisation de l’Etat islamique, balançant entre rejet et acceptation...

Et là aussi, à en croire Twitter, les réactions ont été partagées. Ceux qui estiment que le message est brouillé et que la série ne prévient pas assez sur les atrocités commises par Daech...

tandis que d’autres pensent qu’au contraire, cela peut faire réfléchir...

"En vérité, c’est cette humanisation qui rend le scénario à la fois puissance, crédible et réaliste", estime sur sa page Facebook le journaliste et réalisateur Mohamed Sifaoui. "Rappelons-le, le terrorisme n’est pas le fait de zombies ou d’aliens mais bien d’êtres humains fanatisés croyants dans une logique totalitaire et fascinante", analyse-t-il, peu suspect de bienveillance sur le sujet. "C’est ce qui rend le phénomène beaucoup plus effrayant, car que des monstres se comportent comme des monstres, rien d’anormal à cela. Mais le terrorisme islamiste incarne une autre réalité : ce sont des êtres humains qui se comportent en monstres. C’est encore pire !"

Pour cette série, le réalisateur Peter Kominsky avait expliqué avoir effectué un ong travail de documentation, reccueilli des témoignages d'ex-membres de Daech. Lors d’une avant-première à Londres, il avait expliqué sa démarche, et cette volonté, en effet, d'humaniser les personnages. "Je ne pense pas que cela rende service aux familles de victimes de considérer les auteurs d’actes terroristes uniquement comme des cinglés", racontait-il, dans des propos rapportés par Télérama. "Le film oblige à affronter le fait que ces jeunes sont comme nous. Si l’on n’essaie pas de comprendre ce qu’ils vivent, comment peut-on espérer les combattre ?"

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