Tribune contre tribune : "le combat va continuer", nous prévient une historienne du féminisme

Tribune contre tribune : "le combat va continuer", nous prévient une historienne du féminisme

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INTERVIEW - Deux tribunes, l'une signée par un collectif de femmes et l'autre par des féministes, s'opposent sur le harcèlement sexuel et le mouvement #balancetonporc. Deux visions du féminisme qui s'affrontent ou expression d'un contre-mouvement ? On a posé la question à l'historienne Christine Bard.

Les points de vue divergent pour finir par s'opposer. Dans le sillage de l'affaire Weinstein et du mouvement #balancetonporc, un collectif de 100 femmes, dont Catherine Deneuve ou Brigitte Lahaie, a publié mardi une tribune dans Le Monde pour "défendre" la "liberté d'importuner" des hommes. "En tant que femmes, nous ne nous reconnaissons pas dans ce féminisme qui, au-delà de la dénonciation des abus de pouvoir, prend le visage d'une haine des hommes et de la sexualité", assure le collectif.


En réponse à cette tribune, une trentaine de militantes féministes, emmenées par Caroline De Haas, ont publié mercredi un texte où elles accusent les signataires de vouloir "refermer la chape de plomb" soulevée par la déchéance du producteur de cinéma et de "mépriser" les victimes de violences sexuelles. 


Assiste-t-on simplement à l'expression de deux visions du féminisme ? Quelle sera la place du mouvement #balancetonporc dans l'histoire du féminisme français ? Pour mieux comprendre, nous avons posé la question à Christine Bard, historienne du féminisme, professeure à l'université d'Angers et directrice du Dictionnaire des féministes (PUF, 2017).

LCI.fr : Ces deux tribunes sont-elles le reflet de deux féminismes qui s’opposent ?

Christine Bard : Absolument pas, la tribune sur la défense du droit d'importuner n'est en rien féministe. Elle accumule les clichés antiféministes et minimise gravement les violences sexuelles et la culture du viol qui les encourage. D'ailleurs, les signataires ne s'identifient pas comme féministes. On a encore une telle méconnaissance du féminisme que quand des femmes signent ensemble un texte, on y voit automatiquement du féminisme. Mais des femmes peuvent aussi s'associer pour faire de l'antiféminisme !

LCI.fr : Les critiques, notamment celles venant des femmes, ne démontrent-elles pas que nous sommes à un moment charnière ?

Christine Bard : Oui, je le pense et l'espère. La tolérance au sexisme sous toutes ses formes est encore extrêmement forte, même en France où l'on aime, entre galanterie et gauloiserie, se représenter les relations entre les sexes comme un jardin d'Eden. Les révolutions ne se font pas sans résistances et sans contre-mouvements cultivant leur imaginaire nostalgique et leurs craintes pour l'avenir. Le conflit a une forte dimension irrationnelle, ce qui complique la discussion.

Toutes les femmes ne sont pas convaincues qu'il faut en finir avec la domination masculineChristine Baud, historienne du féminisme

LCI.fr : A l’époque, la question du féminisme agitait-elle autant le débat public ?

Christine Bard : Oui, et puis on l'oublie. A l'époque de la conquête du droit de vote, le féminisme était un sujet au quotidien dans la presse. L'une des ruses de l'antiféminisme est de faire du féminisme une question secondaire. Mais elle est centrale : c'est l'un des plus grands mouvements de transformation qui agit dans la vie sociale, culturelle, politique, économique. Il modifie notre vie collective mais aussi notre vie individuelle : nos comportements, notre conscience, nos manières de nous exprimer, nos représentations.

LCI.fr : Quelle sera et quelle est la place, s'il n'est pas trop tôt pour le dire, de #balancetonporc dans l'histoire du féminisme en France ?

Christine Bard : 2017, c'est le moment où la masse des femmes dénonçant ce qu'elles ont subi rejoint le discours et l'action des féministes, pour lesquelles la lutte contre les violences sexuelles est une priorité depuis de longues années. Le féminisme en sort légitimé, mieux connu, reconnu dans son utilité sociale. Mais toutes les femmes ne sont pas convaincues qu'il faut en finir avec la domination masculine... Le combat va continuer. Il oppose notamment deux visions de la sexualité : l'une, naturaliste, justifiant la fatalité de la violence, l'autre, culturaliste, estimant que la culture du viol et le système de la domination masculine sont responsables des violences sexuelles. La première conception rend inutile tout combat féministe ("contre-nature"), la deuxième nous laisse l'espoir d'un monde plus agréable à vivre et c'est celle des féministes.

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