Trois ans après les attentats de janvier 2015, c’est quoi être Charlie ?

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MOT D’ORDRE – Un sondage publié ce samedi à la veille du troisième anniversaire des attentats de janvier 2015 révèle que 61% des Français se reconnaissent toujours dans le slogan "Je suis Charlie". Une part en baisse et qui revêt de multiples significations en fonction des personnes interrogées. Qu’est-ce qu’être Charlie aujourd’hui ? Éléments de réponse.

Le temps passe mais les mots restent. Alors que la France s’apprête à commémorer dimanche le troisième anniversaire des attentats de janvier 2015, un sondage Ifop publié ce samedi montre que 61% des Français se reconnaissent encore aujourd’hui dans le slogan "Je suis Charlie". Une part toujours majoritaire mais néanmoins en baisse par rapport à une enquête similaire réalisée en 2016 ; 71% des sondés se disaient alors Charlie. La preuve d’une érosion de l’"esprit du 11 janvier" ? Le signe du temps qui passe ? Un peu des deux ? 


Lancé sur Twitter par Joachim Roncin dans les instants suivant le drame, le mot d’ordre écrit en lettre blanche sur fond noir se propage comme une trainée de poudre. Il devient rapidement le cri de ralliement de tout un pays, sous le choc de l’attaque qui vient faire douze morts, décimant la rédaction du journal satirique de ses figures emblématiques (Charb, Cabu, Wolinski, Tignous…). Avant même la suite tragique de cette sombre journée (la traque des frères Kouachi, l’assassinat de Clarissa Jean-Philippe et la prise d’otage de l’Hyper Casher par Amedy Coulibaly entre les 7 et 9 janvier), des millions de personnes s’en emparent partout dans le monde pour exprimer un effroi et une affliction unanimes. 

De l'unanimité aux divisions

Trois ans plus tard pourtant, cette unanimité semble s’être sensiblement délitée. Et le besoin ressenti à l’époque de se fédérer d’avoir laissé place aux divisions. Dès les premiers jours post-attentats, des (rares) voix discordantes se font entendre. Sans parler de Jean-Marie Le Pen ou de Dieudonné, toujours prompts à réagir dans ce genre de circonstances, quelques anonymes et personnalités se mettent à confier leur malaise quant au fait de défendre Charlie Hebdo. La faute à des caricatures-choc, à un humour souvent grinçant et des prises de position qui, parfois, dérangent. Certains n’hésitent pas à dire "Je ne suis pas Charlie", suscitant des débuts de crispation. 


Comme le souligne Libération, les mois passent et, en avril 2015, le livre "Qui est Charlie ?" du démographe Emmanuel Todd, qui critique "l'hystérie collective" et "excluante" des manifestations populaires du 11 janvier 2015, "finit de dynamiter l’unanimisme post-attentats". L'hebdomadaire est alors érigé en emblème de sujets très politiques tels que le droit de blasphémer, la place de l’islam en France ou la laïcité. De quoi provoquer des polémiques récurrentes. Encore récemment, les rédactions de Charlie Hebdo et de Mediapart n'avaient pas manqué de s'écharper (avant de calmer le jeu, Edwy Plenel confessant avoir "surréagi").   


Historien et sociologue spécialiste des religions, Jean Baubérot déplore que des militants "se rendent propriétaires de l'esprit Charlie alors que la manifestation du 11 janvier était consensuelle". Même son de cloche du côté de Thomas Guénolé, politologue membre de la France Insoumise, qui dénonce une "tentative de privatisation de l'esprit Charlie par des composantes du débat public, ainsi que par des personnalités politiques". Et d’ajouter que le slogan "Je suis Charlie" est devenu "polysémique" (qui revêt plusieurs sens, ndlr) : "Beaucoup de gens l'invoquent, mais pas dans le même sens". Un avis partagé par Philippe Lançon, journaliste à Charlie Hebdo rescapé de l’attentat, qui écrivait vendredi dans Libération que "'Je suis Charlie' est devenu l’étiquette magique qu’on faisait valser au gré de ses intérêts, de ses combats et de ses préjugés".

"Je suis Charlie' ça ne veut pas dire 'je suis Charlie Hebdo'"Amine El Khatmi, président du Printemps républicain

"On a constaté que de plus en plus de gens assumaient ouvertement de dire : 'je ne suis plus Charlie', 'ce journal va trop loin'", explique Amine El Khatmi, président de l’association Printemps républicain, qui co-organise samedi l’évènement "Toujours Charlie !", mêlant débats et spectacles. "L'enjeu de notre manifestation, c'est de rappeler que dire 'je suis Charlie' ça ne veut pas dire 'je suis Charlie Hebdo'. On peut parfaitement assumer des désaccords avec ce que fait cet hebdomadaire, être dérangé, choqué, mais ce n'est pas plus important que le droit d'un journal à pouvoir jouir sans entrave de la liberté d'expression. Cela semblait acquis il y a trois ans, cela semble l'être moins aujourd'hui."


Selon le sondage de l’Ifop, c’est chez les jeunes (-15 points par rapport à 2016), les ouvriers (-26 pts) et les sympathisants Les Républicains (-9 pts) ou du Front National (-13 pts), que le slogan a perdu le plus de défenseurs. Pourquoi ne sont-ils pas ou plus Charlie ? 38% de ces "antis" répondent que "le journal va trop loin" – 4% le jugent même islamophobe – quand 19% estiment que la caricature des religions doit s’arrêter au blasphème. 


À l’inverse, les pro-Charlie, qui sont plus d’un sur cinq à se dire encore émotionnellement marqués par le drame, considèrent à 46% qu’être Charlie revient à défendre la liberté d’expression. Ils sont 17% à y voir une incarnation du droit de critiquer les religions, 15% à y voir l’expression de la liberté de la presse. À Paris, place de la République, où les habitants s'étaient massivement retrouvés après les attentats, la plupart des passants interrogés au micro de LCI (voir la vidéo en haut de cet article) assurent être toujours Charlie, certains plus que jamais. Le temps passe mais les mots restent ; pour l’instant au moins. 

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