"Trop fort !", "respect !" Pourquoi les évasions de bandits comme Redoine Faïd fascinent tant

DÉCRYPTAGE - Redoine Faïd, caïd médiatique, s’est évadé dimanche en hélicoptère, provoquant une certaine stupéfaction, mais aussi une curiosité et parfois même de l'admiration. D’où vient cette fascination pour les malfrats ? Eléments de réponse.

Il s’est échappé. En hélicoptère. Et est toujours en cavale. Quelle aventure, quelle épopée ! L’évasion de Redoine Faïd a nourri les conversations des télévisions aussi bien que celle des balades du dimanche. Et dans les discussions de bistrot, ou sur les réseaux sociaux, c’est manifeste : l’évasion de Redoine Faïd suscite une sorte de fascination, d’empathie, un soupçon d’admiration. Frisson de l’interdit ? Tendance à pencher pour le bad boy  qui fait la nique aux autorités ? 


Sur les réseaux sociaux, les commentaires admiratifs abondent autour de l’évasion du braqueur multirécidiviste. Sans parler de véritable fan-club ou de comités de soutiens, l’emballement est palpable.

Une petite frénésie, qui va jusqu’au cri d’enthousiasme  d’une célébrité comme Béatrice Dalle, qui exprime sur Instagram : "Que Dieu te protège Bravo Redoine Faïd, toute la France est avec toi, enfin moi en tout cas c’est sûr... Au revoir la pénitentiaire au revoir... Bordel je vais danser le MIA pendant des heures pour fêter ça". L'actrice a toutefois dû retirer sa publication, sous les critiques. Une prise de position qui ne manque cependant pas d'agacer ou de choquer. 


Sur Facebook, plusieurs pages existent au nom du braqueur. Plutôt parodiques, mais où se mêlent, toujours, une pointe d’admiration pour le personnage. Celle de "Redoine Faïd le braqueur swag", est activée lors de chaque évasion du caïd, pour y relater les aventures du braqueur en cavale. "Toute époque a eu ses braqueurs, gangsters ou activistes politiques populaires, comme Mesrine, Baader, Julien Coupat", explique l’auteur de la page. "Redoine Faïd, en s’évadant fait un énième pied de nez, de facto, au système judiciaire et carcéral. En cela, il accède à cette catégorie. L’hélicoptère c’est bonus Yolo !"

Personnage populaire

Le personnage est populaire. Et cela peut s’expliquer en partie par sa personnalité. Celle d’un homme séducteur, chaleureux, en quête de célébrité, avec un fort narcissisme. "A chaque fois que je l’ai vu, il donnait l’impression de vouloir raconter, écrire sa vie", racontait dimanche sur LCI le journaliste de Marianne Frédéric Ploquin.  "Il s’est toujours vu comme une icône. Dans sa tête, il voulait être sacré un jour roi de l’évasion.  Avec cette évasion, 'propre', sans blessés, il confirme aujourd’hui sa réputation." La popularité du personnage est d’autant plus facile à asseoir, que comme l’indique sur LCI Jérôme Pierrat, journaliste auteur d’un livre d’entretiens avec Redoine Faïd, ce dernier n’a "pas un profil de gangster violent", et ses méfaits sont "réalisés sans violences, sans coups de feu". 


L’homme n’est pourtant en rien un saint. Petite frappe, auteur de multiples braquages, prise d’otages, et impliqué dans la mort d’une policière municipale, Aurélie Fouquet, dans le braquage raté d’un fourgon sur l’A44, en 2011 – un motif pour lequel il n’a cependant pas été condamné, et qu’il a toujours nié. Mais Redoine Faïd, qui en plus adore courir les plateaux télévisions, bénéficie donc d'une image de méchant sympathique, un peu fanfaron, débrouillard, qui fait la nique au système, "astucieux", glisse même Nicolas Belloubet la ministre de la Justice... Tout pour en faire une figure populaire.

En vidéo

Qui est Rédoine Faïd, ce gangster des temps temps modernes qui s'est évadé de prison en hélicoptère ?

Une spécificité française ?

Cet enthousiasme autour du grand banditisme ne se cantonne pas en France à la figure de Redoine Faïd. En 2009 déjà, l’engouement médiatique des Français pour  les "bandits", est relevée avec étonnement par la presse étrangère, et notamment anglo-saxonne. Le correspondant de la BBC se fend ainsi d’un long article pour analyser "l’amour de la France pour les bandits et les hors-la-loi". Le journaliste confie d’abord son étonnement en entendant à la radio un journaliste "haletant d’excitation", "incapable de cacher la note d’admiration dans sa voix", raconter le braquage de Toni Musulin, cet employé d’une société de transport, qui disparaît en 2009 avec un fourgon contenant 11, 6 millions d’euros. "Tony Musulin est devenu une star ici. Il a maintenant un fan club sur Facebook qui le décrit comme un héros qui a réalisé le modèle du crime non violent du siècle", écrit le journaliste. Après 11 jours d'une mystérieuse cavale, notamment en Italie, le convoyeur s'était rendu à la police monégasque. Sur Facebook, il a une page réunissant plus de 4.500 fans.

Le goût français pour les gangsters

Autre cas emblématique, Michel Vaujour détenu pour des vols à main armée, et surnommé le "roi de la belle". Son évasion la plus spectaculaire avait eu lieu en 1986 quand il s’évade de la prison de la Santé, en plein cœur de Paris, suspendu à un hélicoptère, piloté par sa femme. Son "exploit" avait été porté à l'écran dans le film "La fille de l'air", où, d’ailleurs, Béatrice Dalle incarnait le rôle de la femme. Lui aussi, comme Redoine Faïd, a fait le tour des plateaux télé, après la sortie de son livre "Ma plus belle évasion", en 2005.

Un homme seul face au grand méchant système, un scénario cinématographique, des sensations fortes, la quête de liberté, le cri d’injustice, des personnalités charmantes et charmeuses et largement médiatisées... Autant de traits qui participent à la construction du mythe du bandit, un "héros" des temps moderne. 


 Dans son article, le journaliste britannique pense détenir l’explication de ce penchant français pour les voleurs et les hors-la-loi : "Ils ont un style de vie s’apparentant à de la débrouille ou du système D, une manière de ne pas toujours se plier au système établi". A cela, s'ajoute toute une culture. "Les films français régulièrement - on pourrait dire obsessionnellement - célèbrent la culture criminelle", estime-t-il. "Les gangsters français sont presque toujours charmants, ils sont plus intelligents que les flics impénitents." Ajoutez à cela le goût pour une autre passion française, celle de transgression des règles, mais "avec style et panache."

Diable ! De quoi parle-t-on ?

Une analyse reprise par un autre journaliste, Philippe Boggio, chez Slate, qui abonde, tout en nuançant : "Les Français ont, avec l'illégalité, une position tranchée, que nos amis Anglo-saxons ne s'y trompent pas : ils apprécient les forfaits sans violence. Et seulement dans le rapport à l'argent de la banque. Les viols, les crimes de sang, la pédophilie déchaînent ici la même réprobation qu'ailleurs."


Quant à Redoine Faïd, des voix dissonantes se sont fait également entendre. Dans son édito lundi matin, Le Parisien écrit : "On entend certaines voix depuis hier parler de cette évasion avec une certaine fascination. Un peu sidérés, on les écoute évoquer le panache des gangsters d’autrefois dont l’évocation serait synonyme de grande épopée romanesque. Diable ! De quoi parle-t-on ? D’un héros des temps modernes ou d’un homme condamné après un braquage et la mort d’une jeune policière ? D’un élégant Arsène Lupin ou d’un dangereux criminel ? D’une sympathique gueule d’ange vue à la télé pour la promo d’un livre ou de quelqu’un dont on dit qu’il est capable d’excès de violence et souhaiterait régler des comptes ? La pudeur nous invite à ne pas oublier le traumatisme d’un pilote d’hélicoptère pris en otage, l’émotion des gardiens de prison menacés par des armes et l’inimaginable désarroi de l’ancien compagnon de la policière abattue".

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Redoine Faïd en cavale après une incroyable évasion

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