Un stage "triant ses membres selon leur origine" ? Tout comprendre à la polémique sur l'atelier en non-mixité du syndicat Sud Education 93

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POLÉMIQUE - Le ministre de l'Education nationale a vivement condamné lundi 20 novembre l'organisation d'ateliers par Sud-Education 93, dont deux se feront en "non-mixité" et indiqué qu'il allait porter plainte contre le syndicat pour "diffamation". Le syndicat dénonce de son côté une "vindicte de la fachosphère" et a annoncé son intention de porter plainte après avoir reçu des insultes téléphoniques. On fait le point.

Tout est parti d'un tweet. Samedi, le secrétaire général du Printemps Républicain et membre du PS Nassim Seddiki dénonce un stage de Sud Education 93 "à destination d'enseignants avec des réunions racisées, invitant entre autres Marwan Muhamad". 

L'information est relayée dans un article du blog d'extrême droite Fdesouche dimanche avant d'être reprise lundi par le ministre de l'Education nationale Jean-Michel Blanquer lui-même. Là aussi sur Twitter, le ministre condamne une réunion syndicale "triant les membres sur la base de leur origine", en référence aux deux ateliers en "non-mixité" prévus durant ce stage et réservées aux "enseignants racisée". 

Des propos "fermement condamnés" par le syndicat Sud Education 93 qui a réagi quelques heures plus tard, annonçant au passage son intention de porter plainte pour diffamation "contre tous les sites et individus qui propageraient ces propos". "Depuis dimanche 19 novembre au soir, le syndicat Sud Éducation 93 est victime d’insultes de la part de plusieurs groupes très actifs sur les réseaux sociaux et connus pour leurs positions d’extrême droite [...] Cette campagne se traduit par des messages mensongers, de haine", peut-on lire dans le communiqué du syndicat.

L'analyse du racisme d'Etat dans la société et en particulier dans l'Education nationale s'imposeSud-Education 93

Mais que prévoit ce stage exactement ? Selon le programme de ces deux jours, publié sur le site du syndicat, il sera notamment discuté du "racisme d'Etat dans la société et en particulier dans l'Education nationale". "Comment déconstruire chez et avec les enseignant-e-s les discriminations raciales ? Comment travailler avec les élèves pour leur donner des outils de lutte en vue d'une transformation sociale ?" propose notamment le syndicat dans le tract.


Dans la série d'ateliers organisés, deux se dérouleront en "non-mixité", selon le programme affiché sur le site, qui précise par ailleurs que le stage est quasiment complet. "Pratiques de classes : outils pour déconstruire les préjugés de race, de genre et de classe" le lundi matin et "atelier récit d'expérience : quelle vie professionnelle pour les enseignant-e-s racisé-e-s?". Intitulé "Au croisement des oppressions. Où en est-on de l'antiracisme à l'école?", il doit se dérouler les 18 et 19 décembre prochains

Quand on parle d'enseignants racisés, ça regroupe tous les enseignants non-blancs - c'est à dire d'origine asiatique, maghrébino-arabe, noire, rrom...Rose Ndengue, chercheuse en histoire et science politique à l'université Paris Diderot

Pour mieux comprendre la polémique, il convient de définir ce que sont des "ateliers non-mixtes" et des "enseignants racisés". "Quand on parle d'enseignants racisés, ça regroupe tous les enseignants non-blancs - c'est à dire d'origine asiatique, maghrébino-arabe, noire, rrom..." explique à LCI Rose Ndengue, chercheuse en histoire et science politique à l'université Paris Diderot. "C'est une manière de se situer socialement et historiquement dans le milieu occidental par rapport aux personnes blanches majoritaires".


Les ateliers en non-mixité exclueraient donc de facto les personnes "blanches", expliquant le terme de "tri" utilisé par Jean-Michel Blanquer. Pour Rose Ndengue, "c'est un outil politique utilisé depuis longtemps qui permet de se retrouver entre personnes qui vivent la même réalité et de pouvoir en discuter sans avoir l'oppresseur en face". En d'autres termes, ces réunions existent pour que les personnes autorisées à y assister s'y expriment plus librement que sous le regard des personnes qui n'appartiennent pas ce groupe.


Interrogé par l'AFP pour savoir ce que signifiait "en non-mixité", un représentant de Sud-Education 93 a précisé que l'équipe avait en revanche "décidé collectivement de ne pas commenter". 

On ne peut pas laisser dire que l'Education nationale est racisteEntourage de Jean-Michel Blanquer

Interrogé par LCI, l'entourage du ministre indique que si ces réunions sont en effet "questionnables", c'est surtout "l'état d'esprit dans lequel ce stage est organisé" qui pose problème. "On ne peut pas laisser dire que l'Education nationale est raciste", nous indique cette même source précisant regardant "de près le dossier". Et de clarifier : "Le ministre ne remet pas en cause la liberté syndicale, mais c'est un sujet sensible". Sensible à un tel point que le ministre a annoncé dans l'après-midi, mardi 21 novembre, qu'il allait porter plainte pour "diffamation" après ces accusations.

La Fédération Sud a d'ailleurs rappelé son attachement à la liberté syndicale dans un communiqué de soutien à Sud-Education 93 publié lundi soir. "Le ministre de l’Education n’a pas à intervenir sur le contenu des stages syndicaux, peut-on notamment lire dans le texte. Le ministre Blanquer feint de l’ignorer : les libertés syndicales sont un droit constitutionnel".

Polémiques à répétition autour des réunions non-mixtes

Ce n'est pas la première fois que des ateliers non-mixtes font polémique. En mai dernier, une polémique similaire avait éclaté à Paris autour d'un festival "afroféministe" qui prévoyait de réserver des espaces pour les femmes noires. La maire de Paris Anne Hidalgo avait alors condamné avec fermeté l'organisation de ce festival "interdit aux blancs", réclamant son interdiction. 


En avril 2016, la ministre de l'Education Najat Vallaud-Belkacem avait dénoncé la tenue d'un camp d'été décolonial réservé aux "victimes du racisme d'Etat". "Ces réunions confortent une vision racisée et raciste de la société", avait-elle alors dénoncé. Et les politiques ne sont pas les seuls à rejeter ce principe. En France, la non-mixité est vivement critiquée par bon nombre d'associations anti-racistes. 

Ça me fait penser à ce que voulait faire Robert Ménard à Béziers, c'est à dire compter les élèves musulmans Mario Stasi, président de la Licra

Mario Stasi, président de la Licra, a estimé auprès de LCI que ce stage représentait une "résurgence raciste qui vise à signer des groupes une identité victimaire". Ça me fait penser à ce que voulait faire Robert Ménard à Béziers, c'est à dire compter les élèves musulmans (...) Cette poussée idéologique vise à parceller, fragmenter, affaibilir le socle républicain laïc et universaliste".


Interrogé par LCI sur le festival Nyansapo en mai dernier, le président de SOS Racisme Dominique Sopo jugeait déjà "discriminatoire le fait d'interdire une partie des espaces a des personnes en raison de leur sexe ou de leur origine pose un problème juridique." Et d'ajouter : "À partir du moment où l'on accepterait que des réunions publiques soient interdites à des non noirs, que dira-t-on le jour où l'on interdira des réunions à des non blancs ?"

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