Une appli pour géolocaliser le harcèlement de rue : la fausse bonne idée ?

Une appli pour géolocaliser le harcèlement de rue : la fausse bonne idée ?

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OUTRAGE SEXISTE - Dans leur rapport remis à Marlène Schiappa, les parlementaires qui ont réfléchi à une nouvelle contravention pour "outrage sexiste", visant à pénaliser le harcèlement de rue, proposent également une application de géolocalisation des quartiers où ont lieu des comportements sexistes. Une idée qui est loin de faire l'unanimité. Explications.

La députée LREM Elise Fajgeles, membre du groupe de travail parlementaire sur la verbalisation du harcèlement de rue, détaillait ce vendredi 2 mars sur LCP l'une des propositions du rapport rendu la semaine précédente à Marlène Schiappa et qui pourrait être retenue dans la loi contre les violences sexistes et sexuelles : outre l'application d'une amende de 90 euros en cas d'outrage sexiste dans la rue, les députés soumettent également l'idée de créer une application de géolocalisation. 


L'idée ? "Déclencher tout de suite un enregistrement" et créer, à partir de ces données, "une carte des quartiers, des rues, où on peut avoir ce genre de comportements sexistes et où les femmes se sentent en insécurité" dixit l'élue. Mais concrètement, qu'est-ce que ça signifie ? Se dirige-t-on, si cette appli était effectivement mise en place, vers une déclinaison nationale de "Reporty", testée en ce moment par la ville de Nice et visant à dénoncer, en lien avec la vidéo surveillance de la police municipale, une incivilité dont on est témoin ? Pas vraiment, si l'on en croit le rapport en question que LCI s'est procuré. 

Une présence policière possiblement accrue dans certains quartiers

Voici ce qui est écrit, dans le texte, à la recommandation numéro 6 de ce rapport parlementaire : "Le développement d’une application sur le modèle de l’application ‘App-Elles" créée par l’association Resonantes en faveur des femmes victimes de violences, peut apporter une réponse : elle permettrait d’une part le déclenchement discret d’un enregistrement audio, et d’autre part de faire remonter aux forces de l’ordre grâce à la géolocalisation les espaces publics dans lesquels les outrages sexistes et sexuels sont fréquents." Les députés ajoutent ici une précision de taille : "Si une telle géolocalisation ne doit pas être comprise comme induisant une intervention rapide voire immédiate des forces de l’ordre, elle doit permettre une visualisation des sites les plus topiques et faciliter leur déploiement pour diligenter des opérations de flagrance." En gros, cette application ne permettrait pas aux forces de l'ordre d'intervenir dans la seconde. Mais induirait possiblement une présence policière accrue dans certains quartiers, en fonction des signalements. 


Un dispositif qui laisse sceptique Diariata N'Diaye, fondatrice de l'association "Resonantes" et créatrice de l'application "App-Elles", citée en modèle par les députés App-Elles a vocation à lutter contre les violences faites aux femmes mais sans utiliser la géolocalisation pour définir des espaces publics plus visés que d'autres. Car selon sa créatrice, "cela reviendrait à stigmatiser des lieux et des quartiers, à créer des 'no go zones' et finalement, à empêcher des femmes d'aller dans ces quartiers". Elle poursuit : "Et s'il leur arrivait quelque chose, on leur dirait : 'mais que faisais-tu là, tu n'as pas vu la carte ?' Pour moi, ça renforcerait même le victim-blaming (action d'accuser la victime d'être reponsable de l'acte subi, ndlr). Certes, mon application comporte une touche de géolocalisation, mais c'est d'abord pour que la victime puisse prévenir des proches dignes de confiance, pas pour établir une carte." Et la militante de conclure : "On sait que les violences sont partout, tout le temps, pour moi, ça n'apportera rien.

Des violences partout, tout le tempsDiariata N'Diaye

"Des violences partout, tout le temps." C'est bien le sens de l'argument de plusieurs militantes féministes ce vendredi 2 mars, à l'image du groupe F ou de l'internaute Crêpe Georgette, qui imaginent une carte de France entièrement recouverte de signalements. 

Le harcèlement de rue "n'est pas l'apanage de certains quartiers"

Contactée par LCI, la députée Marietta Karamanli (Nouvelle gauche), co-auteure du rapport, se défend de toute stigmatisation. Elle explique : "Il s'agit de faire cesser des faits répétés dans une zone en utilisant la répétition des faits comme identifiant le lieu. Là encore, il faut évaluer l'opérationnalité, la pertinence et l'adéquation pour moins de zones à risques sans stigmatisation des dites zones, sans risque de reporter lesdits faits d'un endroit à l'autre.Une bonne loi est une loi appliquée et juste."


Reste que dès septembre dernier, plusieurs chercheurs publiaient une tribune dans Libération pour s'opposer au principe de verbalisation du harcèlement de rue, mettant justement en avant un risque de stigmatisation particulier. "Verbaliser ou pénaliser le harcèlement de rue ne répondra pas aux différentes formes de contraintes sur le corps et la mobilité des femmes, dans la rue et ailleurs. Constituer une nouvelle infraction ne fera que renforcer la répression et le contrôle des hommes des catégories défavorisées" écrivaient-ils ainsi. Dans leur rapport, les députés précisent pourtant, dès l'introduction : "Le 'harcèlement de rue' n'est pas l'apanage de certains quartiers et lutter contre ne devrait et ne devra emporter aucune stigmatisation ni action publique déterminée par ce marqueur spatial ou social."

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