Uritrottoirs, pourquoi tant de haine ?

Uritrottoirs, pourquoi tant de haine ?

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ÉGALITÉ - Un uritrottoir installé par la mairie de Paris a été vandalisé dans la nuit du jeudi au vendredi 24 août. Déjà décriées pour leur aspect peu esthétique, ces pissotières écologiques semblent charrier un problème plus profond : celui de l'occupation de l'espace urbain, en fonction du genre. Explications avec nos géographes spécialisés sur la question.

"Une bite correcte est une bite rangée." L'affichette, collée dans la nuit de jeudi à vendredi sur l'un des divers uritrottoirs installés dernièrement à Paris, a le mérite d'être claire. Selon nos confrères du Parisien, la mairie de Paris a déposé plainte après avoir découvert, dans la matinée du 24 août, les dégradations infligées à ce mobilier urbain flambant neuf permettant aux hommes de se soulager dans la rue. Sous les slogans explicites figuraient aussi des tampons et des serviettes hygiéniques.


Dans la foulée, une enquête a été ouverte pour "dégradations volontaires". Les activistes Femen, toujours selon Le Parisien, semblent être au cœur des soupçons. Mais elles démentent fermement, auprès de LCI, être à l'origine de cette action. Tagué au sol, on peut remarquer le dessin d'un poing levé entouré du symbole du sexe féminin. Les enquêteurs du 4e arrondissement parisien sont chargés de faire la lumière sur cette affaire. En attendant, le débat est lancé. Si des voix se sont déjà élevées pour critiquer l'aspect peu esthétique de ces pissotières écologiques, il y a visiblement autre chose qui dérange. Quel est le problème avec les uritrottoirs installés en ville, d'un point de vue de l'égalité entre les genres ? 

La rue est pensée exclusivement pour les hommesChris Blache

Chris Blache est anthropologue urbaine et militante féministe. Co-créatrice du laboratoire "genre et ville", elle réfléchit beaucoup à l’occupation de l’espace et à son rapport au genre. Au sujet de ces fameux uritrottoirs… elle est formelle : "L’installation de ce mobilier urbain montre encore une fois que la rue est pensée exclusivement pour les hommes. J’entends l’argument selon lequel on leur permet de cesser de se soulager par terre. Mais le vrai objectif, ce serait de permettre à toutes et tous de faire ses besoins dans des endroits corrects." Elle poursuit : "Ces urinoirs publics n’ont aucun caractère égalitaire. Ils signifient que les hommes peuvent montrer leur sexe en plein air. En terme de morale, on est sur du deux poids-deux mesures : c’est exactement la même chose en été, lorsque les hommes peuvent se mettre torse-nu sans problème mais que les femmes font scandale en montrant leur poitrine. Je le dis sans pudibonderie, mais symboliquement, c’est très fort."


Pour Yves Raibaud, géographe spécialisé dans la géographie du genre à l'université Bordeaux-Montaigne, le constat est le même mais la conclusion plus nuancée. "D'après nos diverses enquêtes, on voit bien que les hommes s'accaparent la ville, que ce soit à travers le bruit, la musique forte, les graffs, les noms des rues, la publicité sexiste... et le fait d'uriner dans la rue. Certains pensent que les hommes devraient se remettre en question et se discipliner. Moi, je suis plutôt en faveur de ces uritrottoirs, mais à plusieurs conditions." Selon le géographe, il faut d'une part prêter une meilleure attention à leur localisation. "Ce ne doit pas être l'occasion pour les hommes de s'exhiber. On sait que l'exhibition sexuelle est une violence qui fait système." Et d'autre part, s'interroge-t-il, pourquoi ne pas essayer d'inciter les femmes à utiliser ces urinoirs ? 

Bientôt une armée de pisse-debout ?

Après tout, qui a dit que ces pissotières écologiques étaient uniquement réservées aux hommes ? Depuis plusieurs années, les pisse-debout - ces petits tubes en plastique ou en carton qui permettent aux femmes d'uriner sans s'accroupir - ont fait leur apparition dans le commerce. "Une communication nuancée, qui laisserait apparaître ces uritrottoirs comme du mobilier mixte, pourrait être une solution" avance Yves Raibaud.


Chris Blache, quant à elle, se montre sceptique. "En théorie, les femmes peuvent utiliser ces uritrottoirs avec des pisse-debout. Mais en pratique, je pense qu'elles ne se sentiraient pas à l'aise, et donc qu'elles s'auto-censureraient. Par ailleurs, si elles osaient le faire, elle s'exposeraient certainement à un rappel à l'ordre ou à des remarques." C'est pourquoi l'anthropologue prône davantage la solution d'un accord passé avec des cafetiers pour régler le problème du "pipi sauvage". Pour elle, cela permettrait aussi aux enfants et aux personnes âgées ( problèmes de prostate chez les hommes obligent...) de se soulager dans des lieux propres et sécurisés. En attendant, le compromis n'est pas à l'ordre du jour. Car en guise de signalétique, au-dessus des fameuses pissotières rouges à visée écologique, flottent aujourd'hui des panneaux qui représentent... un homme, et lui seul, en train d'uriner. 

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