Ventes aux enchères : pourquoi les dinosaures ont-ils de plus en plus la cote ?

Ventes aux enchères : pourquoi les dinosaures ont-ils de plus en plus la cote ?

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BUSINESS - Mammouths, dinosaures... De plus en plus de squelettes d'animaux préhistoriques sont vendus aux enchères. Qui les achète et pourquoi ? Pour en savoir plus, LCI s'est rendu à l'hôtel des ventes de Drouot, où deux dinosaures exceptionnels attendent leur nouveau propriétaire.

Ils ont beau être figés, ils n'ont jamais semblé aussi vivants depuis 150 millions d'années. Deux squelettes de dinosaures trônent dans la salle d'exposition numéro 5 de l'hôtel des ventes de Drouot, en plein Paris. Offerts aux yeux du public jusqu'à leur vente aux enchères, ce mercredi, les deux spécimens presque entiers sont dans un état de conservation exceptionnel. 


Le premier est un diplodocus, un herbivore de 12 mètres de long pour 3 mètres de haut. Le second, carnivore, est un jeune allosaure de 4 mètres de long, "une espèce dont la science ne possède qu'un seul squelette presque complet", selon les organisateurs. Tous deux ont entre 145 et 161 millions d'années et ont été découverts dans le Wyoming, dans le centre des États-Unis.

Entourés d'une météorite de 30 kilos, de dents de mégalodon (une espère de requin de plus de 20 mètres désormais disparue), d'une mâchoire de mammouth et d'autres curiosités préhistoriques, les deux squelettes pourraient se négocier entre 400.000 et 700.000 euros pièce lors de la vente, effectuée par la maison Binoche et Giquello.

En une décennie, les ventes de squelettes de dinosaures et de mammouth se sont multipliées. "Ces dernières années, on en compte environ cinq par an", estime Alexandre Giquello, le commissaire-priseur qui gère la vente des deux dinosaures, également président du conseil de surveillance de Drouot. "C'est la deuxième vente de ce type qui a lieu ici. La première a eu lieu en 2017, c'était une superbe tête de tricératops avec un œil fossilisé !"

Un squelette de tyrannosaure acheté par McDonald's et Disney

Le squelette de dinosaure le plus cher trône aujourd'hui au Field Museum de Chicago. Baptisé "Sue", ce tyrannosaure complet de 13 mètres de long a été acheté en 1997 à Sotheby's pour 6 millions d'euros par deux mécènes de taille : McDonald's et Disney.

D'autres ventes ont dépassé le million d'euros, comme en 2010, à Sotheby's Paris. Un squelette d’allosaure complet à 70% avait été adjugé à 1,3 million d'euros. En 2017, à Lyon, un autre allosaure quasi parfait, dénommé "Kan", est parti pour 1,1 million d'euros. Pour ces deux ventes, l'acheteur a préféré rester anonyme, mais ce n'est pas toujours le cas.


En 2006, un squelette de mammouth a été acheté 150.000 euros par.... une coopérative de vignerons du Gard. Un an plus tard, l'acteur américain Nicolas Cage s'est offert une tête de tricératops pour 276.000 dollars, puis a été contraint de la céder à la Mongolie en 2015, car le fossile était issu d'un trafic de contrebande.


En décembre 2017, la Soprema, une société alsacienne de matériaux de construction, a acheté un squelette de mammouth pour près de 550.000 euros. Et pour cause : le logo de la société est... un mammouth. "Nous allons le mettre dans l'entrée de la société. Je crois que nous avons assez de place pour le mettre", avait alors déclaré le directeur, Pierre-Etienne Bindschedler, 88e fortune française.

En vidéo

VIDÉO - Revivez la vente du squelette de mammouth pour 548.250 euros

Que font les musées ?

Existe-t-il un profil-type d'acheteur de squelette préhistorique ? "Un homme plutôt jeune, dans les 40 ans", répond Alexandre Giquello. "On trouve autant de Français que d'étrangers, et on constate que ceux qui veulent rester anonymes sont les plus âgés, les grandes fortunes. C'est l'ancienne génération."


Et les musées ? Faute de budget, peu d'entre-eux se portent directement acquéreurs. "Sur les ventes des années 2010, presque tous les acheteurs étaient des particuliers, qui peuvent ensuite ouvrir des musées privés ou faire du mécénat", indique  Alexandre Giquello. À l'image de "Sue", le T-Rex donné par McDonald's et Disney. "Les musées nationaux sont souvent exclus des ventes, mais ils ont déjà beaucoup de choses dans leurs collections et certains refusent même des donations", nuance Iacopo Briano, un consultant italien indépendant, qui participe à la vente des deux dinosaures de Drouot.

Les dinosaures restent beaucoup moins cher qu'un Jeff Koons !Alexandre Giquello

Il n'empêche, la grande majorité des fouilles sont commanditées par le secteur privé. Les investisseurs mandatent des paléontologues privés pour prospecter, fouiller et restaurer les squelettes. "Seulement 10% des recherches sont faites par le secteur public. Il y a une certaine tradition de la paléontologie privée", explique Iacopo Briano. Et, contrairement à ce que l'on pourrait penser, les zones d'exploration ne sont pas rares : "On sait que certains endroits sont des gisements à dinosaures, poursuit l'expert. C'est le cas du Wyoming, où on été trouvés les deux dinosaures en vente ce mercredi."


Pour autant, "ces investisseurs ne sont pas des requins de la finance, ils aiment venir sur le terrain", assure-t-il. "Ici, il reste des passionnés, pas comme dans l'art contemporain, où l'on ne parle qu'avec des banquiers." La paléontologie est-elle pour autant préservée de la spéculation ? Oui, répond Iacopo Briano. "Les dinosaures restent beaucoup moins chers qu'un Jeff Koons !", abonde Alexandre Giquello, en référence au plasticien américain parfois érigé en symbole de la dérive financière de l'art contemporain.

Un retour du "cabinet de curiosité"

Si les ventes de squelettes préhistoriques se développent autant, "c'est surtout parce qu'il y a de la demande", répond Iacopo Briano. Une demande qui augmente notamment en Chine, "même si on voit que les Européens sont toujours intéressés", explique le consultant.


Tous ces particuliers fortunés n'ont pas les mêmes motivations, mais ils ont un point commun, aux yeux d'Alexandre Giquello. "Ce renouveau de l'intérêt pour les squelettes est lié selon moi au retour du 'cabinet de curiosité', cette pièce dans laquelle les érudits, à partir du XVIe siècle, entassaient les merveilles de la nature", explique-t-il. "À l'époque, ces collectionneurs estimaient qu'on retrouve Dieu dans tout ce qui est sublime."


Acheter un squelette d'allosaure pour s'imaginer des choses qui nous dépassent ? "C'est comme ceux qui veulent acquérir une météorite pour se rappeler une certaine idée de l'immensité de l'espace", analyse le commissaire-priseur. M. Briano y voit, pour sa part, "un désir de conserver un ancrage historique, dans ce monde de plus en plus déconnecté et technologique." 

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