"C'est difficile de dormir parce qu'on peut vous violer, vous faire n'importe quoi" : des femmes SDF racontent leur survie dans la rue

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TÉMOIGNAGES - Anne a fui un milieu familial violent, Aminata, une vie sans avenir en Côte d'Ivoire. En arrivant à Paris, toutes deux espéraient trouver dans la capitale des appuis familiaux, de l'aide de connaissances, mais au bout du compte, elles se sont retrouvées dans une voie sans issue, la même malgré des parcours bien différents : la rue. Elles nous racontent leurs difficultés quotidiennes.

Elles s’appellent Cathy, Aminata* ou Fatoumata*. Comme des milliers d’autres femmes en France, elles sont sans domicile fixe, SDF. On les remarque peu dans la rue. Pour se protéger, elles préfèrent vivre cachées, loin des regards. "Elles sont dans des stratégies de défense assez fortes et du coup un peu invisibles", souligne Gilles Pineau, directeur adjoint de la Cité du Refuge, un centre d’hébergement parisien géré par l’Armée du Salut. "Souvent, elles essayent de se fondre dans l'environnement urbain, au point parfois de ne plus être repérées par les associations qui font un travail de terrain, de maraudes notamment". Mais il ne faut pas s'y méprendre, ces femmes quasi-invisibles sont malheureusement de plus en plus nombreuses. "Sur l'année 2017, il y a environ 5.400 femmes qui ont appelé au moins une fois le Samu Social pour faire une demande d'hébergement" à Paris, poursuit Gilles Pineau. C’est 66% de plus qu’il y a 10 ans. Un triste constat qui se vérifie également dans toutes les grandes agglomérations françaises. Selon l'INSEE, qui estimait en 2012 à 141.500 le nombre de SDF en France , deux sans-abri sur cinq sont des femmes. "Il y a vraiment une recrudescence des situations de femmes à la rue pour lesquelles on sait que la vie est plus difficile et plus insupportable que pour des hommes", regrette le responsable associatif. Car ces femmes sont particulièrement vulnérables.

Le premier soir dans la rue, ça a été le premier viol. J’étais à la Défense, je me suis réfugiée dans les souterrains, ce qui n’était pas du tout une bonne idée.Anne Lorient, 50 ans dont 17 passés dans la rue

"La journée ça va, mais la nuit, dormir dehors, c'est dur, très dur, témoigne Aminata, 41 ans. On a peur de se faire agresser". "C'est difficile de dormir comme ça parce qu'on peut vous violer, vous faire n'importe quoi", abonde Cathy, qui souligne que certaines femmes peuvent d'autre part être contraintes d'accepter une relation pour trouver un toit pour la nuit. La rue est un milieu très violent et les agressions sexuelles y sont monnaie courante. Anne, 50 ans dont 17 longues années passées dans la rue, peut en témoigner. "Le premier soir, ça a été le premier viol", lâche-t-elle. "J’étais à la Défense, je me suis réfugiée dans les souterrains, ce qui n’était pas du tout une bonne idée." Anne n’est alors qu’une adolescente. "Je venais de quitter un milieu très violent dans ma famille et je retrouve une autre violence, que je ne connaissais pas." Au total, Anne a subi plus de 50 viols : "Je fais aujourd’hui partie des 30 femmes reconnues handicapées de viol à Paris" **. Un statut qui lui permet aujourd'hui de bénéficier d'une allocation de 600 euros par mois, son unique revenu depuis qu'elle est sortie de la rue.

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"La journée ça va, mais la nuit, dormir dehors, c'est dur, très dur"

Tu n'as pas de vie, tout tourne autour de ça, tu passes toute la journée à courir derrière les bus, tu ne sais même pas si on va te prendre ou pasFatoumata, originaire de Côte d'Ivoire

Le seul moyen de se mettre à l'abri reste les centres d'hébergement pour femmes mais sur Paris, il n'en existe que deux. Largement insuffisant. La plupart du temps, celles qui appellent le 115 sont dirigées vers des centres mixtes où là encore, le nombre de places est limité. C'est par exemple le cas du CHAPSA, le centre d'hébergement et d'assistance aux personnes sans-abri de Nanterre, souvent évoqué par nos interlocutrices. Pour s'y rendre, des bus sont affrétés tous les jours à la porte de la Villette. "Il y a un premier bus à 15 h, s'il n'y a plus de places ou si tu le rates, tu attends le bus de 17 h", rapporte Cathy. Bien souvent, l'attente n'est pas récompensée. "La plupart du temps, ils te disent qu'il n'y a pas de place, 'on n'a rien à te proposer, débrouille-toi'", explique de son côté Fatoumata. "Chaque nuit à Paris, entre 60 et 100 femmes peuvent rester dehors parce que le 115 n'est pas en capacité de répondre à toutes les demandes", reconnaît Gilles Pineau. 


Le CHAPSA, Anne aussi le connaît bien : "Je me suis fais violer là-bas", avoue-t-elle, désabusée. Elle déconseille même aux femmes d’aller dans des centres d’hébergement mixtes, "parce qu’il y a beaucoup d’hommes et pas assez de personnel, donc pas de sécurité", dénonce-t-elle. "CHAPSA, je ne sais pas si vous connaissez", nous demande Fatoumata, avant de décrire son ressenti : "C'est vivre malgré soi-même." "Parce que tu n'as nulle part où aller, c'est là que tu vas dormir, tu ne sais pas comment faire" autrement, nous dit-elle avant d'étouffer un sanglot. Nous n'en saurons pas plus. La jeune femme originaire de Côte d'Ivoire*** enchaîne sur le problème des horaires. Comme c'est le cas pour tous les centres d'hébergement d'urgence, les personnes sans-abri sont priées de quitter les lieux à l'aube. "Le matin, on vous réveille à 6h40 et tu sors avec tous tes bagages. Là, tu te balades encore jusqu'à 15 h", raconte-t-elle. Une triste routine qui ne lui laisse que peu de temps pour réaliser ses démarches, comme sa demande d'asile. "Tu n'as pas de vie, tout tourne autour de ça, tu passes toute la journée à courir derrière les bus, tu ne sais même pas si on va te prendre ou pas".

Je prends les bus de nuit et arrivée au terminus, je les prends dans l'autre sens jusqu'à 5h du matin. Après 5h du matin, je recommence à prendre le métro et le tram jusque 8h.Fatoumata

Pour ne pas être exposées - et cacher leur situation -, la plupart des femmes à la rue se déplacent tout au long de la journée : "dans les centres commerciaux pour rester au chaud" ou dans les transports en commun. Une technique également utilisée lorsqu'elles se retrouvent isolées et sans possibilité d'hébergement à la nuit tombée. "Tu peux rester dans le métro" mais à un moment, il ferme, alors "vous vous faites sortir", raconte Fatoumata. Sa solution : dormir dans les hôpitaux - dont les urgences sont ouvertes toute la nuit - ou bien écumer les bus de nuit. "Arrivée au terminus, je les prends dans l'autre sens jusqu'à 5h du matin. Après 5h du matin, je recommence à prendre le métro et le tram jusque 8h."

Un hébergement stable pour sortir la tête de l'eau

Fatoumata connaît aujourd'hui un répit. Depuis le début du mois de décembre, elle est hébergée à la Cité du refuge dans le 13ème arrondissement de Paris. Trente places y sont réservées aux femmes pour l'hiver. "A la fondation Armée du Salut, c'était pour nous très, très important de pouvoir proposer une solution même si on sait que c'est une solution qui, en termes d'accueil, de confort, n'est pas toujours satisfaisante – ce sont des lits de camps dans une grande salle", nous indique le directeur adjoint du centre. "Forcément, cela manque d'intimité". Mais pour Fatoumata, cette nouvelle situation est une véritable bouffée d'air : "Ici, tu as quelque part où dormir, tu manges, tu te laves". 


"Maintenant nous sommes bien", abonde Cathy, qui a elle aussi pu profiter d'une place dans ce centre. Surtout, l'Armée du Salut leur assure "une continuité de leur hébergement", nous explique Gilles Pineau, "c'est-à-dire de pouvoir, toute la durée de leur accueil ici, leur permettre de se reposer, d'être à l'abri, de poursuivre leurs démarches et qu'on puisse travailler de concert avec elles pour rechercher une solution d'hébergement durable pour la suite." "A un moment je n'avais plus d'espoir, maintenant je commence à espérer", glisse Fatoumata dans un sourire. "Je pense que ça peut continuer dans le bon sens."

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"A un moment, je n'avais plus d'espoir, maintenant je commence à espérer", nous raconte Fatoumata, tout juste sortie de la rue

Anne, de son côté, est sortie de la rue depuis 13 ans. "Ce sont mes enfants qui m'ont sauvée", confie-t-elle, "sinon j’y serais encore." Cette ancienne SDF a eu deux fils dans la rue. A la naissance du deuxième, une association l'a aidée à effectuer les démarches pour obtenir un logement social, un appartement qu'elle occupe encore aujourd'hui.  Depuis, elle tente d'agir pour changer les choses. En 2016, elle a raconté sa terrible expérience dans un livre choc, "Mes années barbares". Et depuis trois ans, elle est "sur le terrain" aux côtés de diverses associations. Sa dernière réussite : la création d'"un dortoir pour femmes en dessous de l’église de la Saint-Trinité". Six places ont été ouvertes. "C’est une goutte d’eau mais ce sont six femmes qui sont à l’abri du viol et à l’abri du froid, c’est une petite victoire, je me dis que je sers à quelque chose", raconte-t-elle fièrement. 


Pour répondre aux besoins de plus en plus pressants, les associations, tout comme Anne, aimeraient aller plus loin. L'Armée du Salut souhaiterait qu'"au moins 100 places d'hébergement d'urgence puissent être ouvertes immédiatement", "et ensuite que l'Etat travaille à l'ouverture d'au moins 250 places pour de l'hébergement d'insertion, où là, on peut prendre le temps avec les femmes de travailler en profondeur la résolution de leurs difficultés", détaille Gilles Pineau.

Ce sont des promesses que j’ai faites à mes copines qui sont mortes dans la rue, je leur ai promis que je ne laisserai pas tomber les autres femmes et ça c’est important pour moi, c’est mon moteur.Anne Lorient, aujourd'hui très active dans le milieu associatif

Au delà de l'hébergement, Anne estime qu'il faut mettre l'accent sur l'hygiène car dans la rue, il est difficile de prendre des douches régulièrement. Elle évoque notamment le problème des règles : "Toutes les femmes connaissent ça, mais dans la rue c’est beaucoup plus compliqué. On n’a pas de serviettes hygiéniques, on n’a pas de tampons, on n’a rien, du coup on est obligé de faire avec des tee-shirts, des tee-shirts sales et forcément on attrape souvent des mycoses." Le soir de notre rencontre, cette quinquagénaire participe à une "soirée culottée" avec l'association "La fête des voisines", pour récolter des sous-vêtements à distribuer aux femmes sans-abri. Elle écume également régulièrement les rues de Paris avec le camion de "Mobil'douche", "un camping-car réaménagé, avec un espace café et un endroit avec toilette et douche". A l'intérieur, les femmes peuvent "s'enfermer à clé pour retrouver leur intimité et leur dignité". Ces actions bénévoles lui sont chères. "Je veux que mon expertise de rue soit utile aux femmes qui sont encore dehors", nous dit-elle. "Ce sont des promesses que j’ai faites à mes copines qui sont mortes dans la rue. Je leur ai promis que je ne laisserai pas tomber les autres femmes et ça, c’est important pour moi, c’est mon moteur."

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Les deux grandes défis des femmes à la rue : la sécurité et l'hygiène

* Les prénoms ont été modifiés pour assurer l'anonymat des témoins.

** Ce statut d’handicapé est accordé aux femmes qui justifient de 50 plaintes pour viol. "J’ai été plusieurs fois porté plainte mais quand j’étais ramassée par les pompiers (après une agression), c’est les hôpitaux qui portaient plainte pour moi", raconte-t-elle.

 *** Selon l'INSEE, en 2012, 53 % des SDF étaient des "étrangers" - contre 23% en 2001 -, un chiffre conséquent qui s'explique notamment par une demande croissante des demandeurs d'asile. Des places sont normalement attribuées en CADA (Centre d'accueil des demandeurs d'asile) mais ces centres sont saturés. 

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