Des femmes "chassées" des rues ? Des habitantes du quartier La Chapelle-Pajol à Paris témoignent de ce qu'elles vivent vraiment

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REPORTAGE – Insultes, crachats, vols à la tire… Une pétition relayée dans la presse suggère que, dans certaines rues du nord-est parisien, dans le quartier La Chapelle-Pajol, les femmes seraient "en voie de disparition". LCI est allée sur place, à la rencontre des riverain(e)s qui - sans nier les problèmes - décrivent une réalité plus nuancée. Dans le quartier, les patrouilles de police ont été renforcées.

Tout commence par une pétition intitulée "La Chapelle et Pajol : Les femmes, une espèce en voie de disparition au cœur de Paris", co-signée par deux associations de quartiers, SOS Le Chapelle et Demain La Chapelle. Les termes sont forts et trouvent écho dans un article du Parisien, publié le vendredi 19 mai. La polémique enfle : mais quel est ce quartier du nord-est parisien "‘abandonné aux seuls hommes’ où certaines femmes ‘se terrent chez elles’ pour éviter le harcèlement, ‘les insultes, les vols à la tire, l'alcoolisme de rue, les crachats’ ?".


Nous avons voulu vérifier. Avant de procéder à de nombreuses interviews, nous commençons par un test simple : 2 heures de marche d'une femme seule filmée en caméra cachée. Notre parcours commence à la station de métro Marx Dormoy. Nous descendons la rue du même nom, à quelques mètres d'écart, passons par le boulevard La Chapelle, puis remontons la rue Philippe-de-Girard et la rue Pajol. 


Le quartier est connu pour être devenu le point de chute de nombreux migrants depuis quelques années. Pour faire cesser les installations de campements sauvages, un centre d'accueil temporaire a été construit plus au nord, à la porte de La Chapelle. En six mois, il a pris en charge 10.000 personnes. Depuis plus longtemps encore, de nombreux vendeurs à la sauvette se concentrent autour de la station de métro La Chapelle. Cigarettes, électronique, baskets : beaucoup de produits se vendent à même le trottoir. De la drogue également.

A certains endroits de ce quartier populaire, les groupes d’hommes sont plus concentrés et les regards, plus insistants. Mais aucun d’entre eux ne nous aborde ou ne nous insulte. En ce vendredi après-midi, personne ne nous prête grande attention. Si les signalements de harcèlement de rue sont nombreux, on ne peut pas affirmer, après ces 2 heures de marche, que les femmes sont systématiquement "chassées" de la zone. 

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Les femmes "chassées" du quartier La Chapelle ? Nous y avons passé 2 heures en caméra cachée

Nous faisons ensuite une halte par les cafés la Royale et le Cyclone, décrits comme "interdits aux femmes". La parité est loin d’y être respectée. Mais l'est elle ailleurs dans un café parisien en journée ? Dans le premier, les seules femmes sont les serveuses, à l’exception des quelques clientes venues acheter des cigarettes. Dans le second, seule une dame âgée s’est déplacée pour parier sur les courses hippiques du jour. Mais dans les deux, pas "d'interdiction" à l'horizon.


Derrière cette façade se cache une réalité bien plus complexe. Au détour du Sohan café, lancé il y a quinze jours par deux femmes, des membres de plusieurs associations se sont retrouvés pour célébrer la fête des voisins. L’ambiance est chaleureuse mais tous en ont gros sur le cœur. Depuis près d’un an, ils voient leur quartier changer, baissent les yeux lorsqu’ils passent à certains endroits et, surtout, se sentent impuissants. Plus qu’une situation oppressante, ils dénoncent un mauvais aménagement de l’espace public. Un constat partagé par de nombreux riverains, dont nous avons recueilli le témoignage. 

Je n’ai été insultée qu’une fois, mais maintenant, j’ai peur”Pascale

Des agressions, il y en a. Tous les riverains rencontrés connaissent au moins une femme qui a été insultée, si ce n’est plus. Laurence, une mère de famille qui habite dans un immeuble donnant en plein sur la place de La Chapelle, raconte : “Le ton est monté avec un migrant qui ne voulait pas sortir de mon hall, j’ai failli me prendre un coup de boule mais d’autres personnes sont intervenues.” Elle estime que “les femmes ne sont pas interdites d’aller dans la rue, mais les groupes d’hommes qui se forment nous dissuadent de passer par certains endroits. C’est insidieux et c’est encore pire.”


Pauline, elle, a été abordée en ces termes : “Tu suces ?”. Pascale, 59 ans, a été traitée de “salope”. “Je n’ai été insultée qu’une fois, mais maintenant, j’ai peur”, poursuit cette nouvelle résidente, arrivée dans le quartier il y a 8 mois. “Je n’ai pas été agressée mais avec toutes ces femmes qui ont été insultées, il y a un sentiment d’oppression.” Désormais, elle évite certaines rues et n’ouvre plus ses fenêtres.

Ce n’est pas un problème d’immigration, c’est un problème d’accueil des migrants"Laurence

Gaël est arrivé dans le quartier il y a 13 ans. Il a vu les femmes et les enfants déserter le square de la place de La Chapelle “il y a 3 ans”, et les problèmes se superposer les uns aux autres : “Ces deux bars cités dans la pétition ont été débordés par le trafic après avoir changé de propriétaires il y a trois ans. Puis de nombreux migrants sont arrivés. Ils vivaient dans des conditions ignobles. S’en est suivi un cercle vicieux : de la misère naît le trafic, puis la violence. ”


Tous ces riverains se préoccupent du sort des réfugiés, qu’ils voient comme des victimes, et tous disent rechercher la mixité sociale. “C’est un quartier mixte et populaire, et on l’a choisi pour ça”, lâche Jean-Michel, membre de SOS La Chapelle et signataire de la pétition. Laurence abonde : “C’est horrible pour nous, mais aussi pour eux”. Cette habitante de la place poursuit : “Ce n’est pas un problème d’immigration, c’est un problème d’accueil des migrants. Ils sont obligés de s’entasser ici, ils n’ont pas le choix.” Avec ses voisins d’immeuble, elle envisage d’embaucher un vigile et, en attendant, organise des rondes, la porte du bâtiment ayant été cassée.

Cet article a permis de donner un coup de pied dans la fourmilière”Jean-Michel

Laurence revient sur la polémique. Elle évoque une "pétition pas toujours juste dans les termes mais qui a le mérite d'exister". Si certains habitants font effectivement le lien entre l’insécurité qui règne dans le quartier et les migrants, d’autres ne veulent pas faire ce raccourci. "Ça m’a fait beaucoup de peine de voir que l’article a créé un raccourci avec la présence des réfugiés", confie Jeanne. "On ne peut pas nier qu’il y ait un lieu de cause à effet", lui objecte Marie. Mais la première n’en démord pas, c’est une question d'aménagement du quartier. "Je conçois tout à fait que des personnes fuient leur pays en guerre mais pas qu’on les accueille dans ces conditions", conclut-elle. 


Entre les accusations de racisme et la “récupération par les Républicains [Ndlr : Valérie Pécresse, présidente LR de la région Ile de France, s'est rendue sur place] puis par la fachosphère” des problèmes de leur quartier, les auteurs de la pétition se sentent pris au dépourvu. Françoise (le prénom a été changé à sa demande) trouve la situation “blessante”. À de nombreuses reprises, les riverains nous l’ont dit : “Nous ne sommes pas racistes !” 

Au moins, se satisfait Jean-Michel, “cet article a permis de donner un coup de pied dans la fourmilière”. Et, comme pour illustrer son propos, une opération de police menée samedi après-midi a conduit à la dispersion de groupes d’hommes situés sur la place de La Chapelle. Dans le calme, quelques dizaines de personnes ont filé dans les rues adjacentes, tandis que les fonctionnaires ramassaient matelas et divers objets. 

L'espoir du changement

“On n’est pas mécontents de la réaction des pouvoirs publics”, convient Gaël. Avec d’autres riverains, il se réjouit de la rencontre annoncée entre Anne Hidalgo, les maires d’arrondissements et le préfet.


Des propositions pour sortir leur quartier de la crise, ces riverains en portent depuis des années, mais déplorent "l’inaction" des pouvoirs publics. Sans résultat jusqu’ici. Principal projet : une promenade urbaine, censée courir sous les rails du métro aérien entre les stations Stalingrad et Barbès-Rochechouart. Précisément l’espace sur lequel de nombreux camps de migrants se sont installés au fil des mois. Aujourd’hui, pour causes de désaccords profonds entre l’agence chargée de sa réalisation et les riverains, ce projet est au point mort, explique un autre article  du Parisien. Certains prônent une augmentation des rondes policières pour lutter contre la vente à la sauvette, ou des lampadaires supplémentaires. D’autres réclament un médiateur.

En vidéo

Harcèlement de rue : des comportements trop courant, des plaintes trop rares (Vidéo d'archive)

“L’essentiel, c’est qu’il y ait des résultats”, tranche Jean-Michel. “Et pour les migrants aussi ! Il faut les sortir de là". Pascale, plus laconique, soulève que c’est précisément en pleine période électorale que tout le monde semble se réveiller. “Ce n’est pas pour rien...”, conclut-elle. En attendant le long terme, une manifestation de femmes dans les rues du quartier doit avoir lieu prochainement.

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