Pire que le pervers narcissique, avez-vous déjà été victime d'un "gaslighter"?

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SPIRALE - Peut-être en avez-vous déjà rencontré ? Le manipulateur adepte de "gaslighting" choisit une victime, la recouvre d'amour puis commence à la faire douter jusqu'à l'anéantir. Une forme d'abus mental plus répandue qu'on le pense. Et qui file les jetons.

Le "gaslighting", que l'on pourrait traduire en français par "décervelage", est la forme d'abus mental préférée des sociopathes : à travers eux, n'importe quelle information est déformée ou présentée sous un autre jour, omise sélectivement pour favoriser l'abuseur ou faussée dans le but de faire douter la victime de sa mémoire, de sa perception et de sa santé mentale. Et, surprise, il ne s'agit pas d'un phénomène isolé ou récent. 


Le terme a même été utilisé pour la première fois dans un film des années 40 : GasLight (George Cukor, 1944), thriller dans lequel un mari (Charles Boyer) faisait croire à sa femme (Ingrid Bergman) qu’elle devenait folle en manipulant de petits éléments de leur environnement. Le titre faisait référence aux lumières à gaz baissant d’intensité dans toute la maison chaque fois que le mari allume les lampes du grenier à la recherche de bijoux. 

Se sentir vide ou en proie à une angoisse extrême

Par la suite, le terme est apparu dans la littérature spécialisée sur l’abus mental, qualifiant la manière dont le "gaslighting" aveugle celle ou celui qui le subit en abolissant progressivement ses critères de jugement. La victime, éblouie par l'illusion d'amour, ne sait plus si ce qu’elle pense est vrai, si elle a bien fait ce qu’elle croit avoir fait, si ce qu’elle croit avoir vécu a vraiment eu lieu, si cela n’est pas plutôt tout autre chose, comme on le lui suggère, qui a eu lieu.

Pour savoir si nous sommes sous influence d'un "gaslighter", il existe un critère infaillible selon Sarah Chiche, écrivain, psychologue et psychanalyste : "si plus vous côtoyez une personne, plus vous vous sentez vide et en proie à une angoisse extrême, plus vous déprimez, plus vous vous étiolez, plus vous n’êtes que l’ombre de vous-même alors même que cette personne prétend vous aider, vous aimer, qu’elle vous dit "ma pauvre chérie, tu ne vas pas bien du tout", il faut absolument tirer la sonnette d’alarme, vous êtes sous la coupe d'un "gaslighter"." 

On ne naît pas pervers et manipulateur. On le devient. Et on le devient parce qu’on a soi-même été confronté, dans l’enfance, au vide ou à l’horreur".Sarah Chiche, psychologue

"Certains individus ont l’art de déstabiliser leur conjoint(e) ou même leur enfant en les manipulant de la sorte", poursuit la psychanalyste. "De telle sorte qu’ils finissent par croire que ce qu’ils ont cru dire, ils ne l’ont pas dit, ou que, effectivement, ce qu’ils ont cru que l’autre leur disait, il ne leur a pas dit du tout. Citons l’exemple d’un homme qui laisse clairement entendre à une femme qu’il veut un enfant avec elle et le lui dit très explicitement puis, la semaine suivante, alors qu’elle reparle de ce désir d’enfant partagé, s’entend répondre par l’homme : "mais je ne t’ai jamais dit que je voulais un enfant"."

De la conscience à faire du mal

Les proies idéales pour le "gaslighter" ? Une personne isolée, qui n’a que peu d’amis ou de famille. Une personne qui éprouve le besoin pathologique d’être aimée (soit un "dépendant affectif"). Une personne qui vient de vivre une rupture, un deuil, ou un licenciement qui la rend particulièrement vulnérable à la manipulation. Car le manipulateur agit toujours en deux temps : dans un premier temps, il ferre, il séduit, en déployant des trésors de gentillesse. Dans un second temps, une fois la proie séduite, elle peut plus facilement être manipulée, disqualifiée, rendue folle.


Les "gaslighters" manipulent sans affect, agissent de façon très froide, méthodique : "Il y a, chez certains "gaslighter", une jouissance à détruire l’autre, à avoir tout pouvoir sur lui, à lui faire croire n’importe quoi, qui puise souvent aux sources de l’enfance", nous révèle Sarah Chiche. "On ne naît pas pervers et manipulateur. On le devient. Et on le devient parce qu’on a soi-même été confronté, dans l’enfance, au vide ou à l’horreur. Cela n’excuse en rien les comportements pervers. Cela permet simplement de les recontextualiser et de comprendre ce qui précède la manipulation, parfois des dizaines d’années avant. Et il faut se défaire de l’illusion qu’on peut guérir, par amour, un manipulateur, et qu’on va rester avec lui, pour le transformer, ou bien qu’on va être plus fort que lui."

Que faire lorsque l'on est soi-même victime de "gaslighting" ?

Ne croyez pas que le "gaslighting", technique courante chez les agresseurs, dictateurs, narcissiques, ne concerne que les hommes envers les femmes ("Il y a une égalité parfaite entre les femmes et les hommes dans le vice et la manipulation" soutient Sarah Chiche). Ne croyez pas non plus qu'il ne touche que la sphère du couple. Il peut en fait en effet parfaitement s'étendre à d’autres relations : patron-employé, frère-sœur… 


Pire encore, le "gaslighting" peut même avoir lieu à grande échelle, de façon collective. Comme au début des années 80, aux Etats-Unis, lorsque des "thérapeutes" peu scrupuleux avaient littéralement "gaslighté" leurs patients, les avaient rendu fous, en manipulant leur mémoire et leurs souvenirs sous couvert d’une thérapie consistant à faire remonter des souvenirs prétendument enkystés dans la mémoire cellulaire.

On ne se sort pas seul de ce genre de manipulation".Sarah Chiche, psychanalyste

Aussi, quand on se réalise victime de "gaslighting" par un conjoint, un ami, un groupe... et que l'on est anéanti, que faire ? "En réalité, face à ce genre de situations, il n’y a pas d’autre victoire que la fuite." assène la psychanalyste. "Lorsque l'on se rend compte qu’on a été manipulé, on peut en concevoir une très grande culpabilité ou une très grande honte. Le manipulateur le sait d’ailleurs : sa proie n’osera pas se dénoncer, car raconter comment on a été manipulé n’est pas reluisant pour l’estime de soi. Pour se soigner, le premier pas est de raconter à un maximum de gens autour de soi (amis, entourage, collègues) ce dont on a été victime. Puis, dans le même temps, d’aller voir un psy, pour pouvoir se faire aider. On ne se sort pas seul de ce genre de manipulation. Pour confronter un "gaslighter", si la manipulation est d’une ampleur telle qu’elle a détruit psychiquement la victime, et l’a anéantie, et qu’elle sent qu’elle ne pourra guérir que si elle demande réparation, il n’y a que le recours à la police, aux tribunaux, c’est-à-dire à la loi. Il n’y a que la loi pour arrêter les manipulateurs. Rien d’autre."

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