"C'est un outil de libération sexuelle" : ils racontent comment la PrEP, la "pilule anti-sida", a changé leur vie

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REPORTAGE - Deux ans après son arrivée en France, entre 5000 et 6000 Français seraient actuellement sous PrEP, la "pilule anti-VIH". A l'occasion de la journée de lutte contre la maladie ce vendredi 1er décembre, LCI est allé à la rencontre de plusieurs utilisateurs de ce traitement préventif pour comprendre leurs motivations et en faire le bilan.

Il ne fait que quatre degrés aujourd'hui. Thibault et David se réchauffent autour d’un chocolat chaud dans un bar-tabac du centre-ville de Charenton, en banlieue parisienne. Les deux hommes sont en couple depuis deux ans et demi. Ils racontent d'emblée leur angoisse commune : celle du sida. "A un moment, j'en étais presque à me dire que j'allais peut-être attraper le VIH un jour, mais qu'alors au moins je n'aurais plus cette épée de Damoclès au-dessus de la tête", raconte timidement Thibault, le regard fuyant. 


Mais l'angoisse s'est envolée quand tous deux ont commencé à suivre la PrEP, un traitement préventif contre le VIH autorisé en France depuis janvier 2016. Thibault a d'ailleurs été l'un des premiers à le tester dans le cadre de l'essai de prévention Ipergay. "J’avais reçu sur une appli géolocalisée une notification disant que des tests étaient en cours pour des personnes qui n’utilisaient pas toujours de préservatifs lors de leurs rapports sexuels", se souvient-il. 


Pour lui, c'était le moyen d'en finir avec "un cycle permanent d'angoisse". "Je faisais régulièrement des tests qui se révélaient toujours négatifs. Sur le coup, j’étais soulagé, mais quelques mois après j'avais un nouveau rapport à risque. Donc j’attendais six semaines avant de refaire un nouveau test pour être de nouveau rassuré. Et ainsi de suite... C'était sans fin".

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Il m’est apparu que si l’on voulait réduire le nombre de personnes infectées par le sida (...), alors il fallait s’engager dans cette voie-làMarisol Touraine, ancienne ministre de la Santé

Le principe de la PrEP, qui s'adresse aux séronégatifs, est simple : prendre des comprimés de Truvada (ou son générique) pour faire barrage au virus. On peut prendre la pilule de deux façons : ou en continu, c'est-à-dire tous les jours, ou à la demande, pendant les périodes d'activité sexuelle intenses par exemple - à l'instar de Thibault et David. Le couple coche toutes les cases du public ciblé par le traitement : des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes, sans préservatif et avec des partenaires différents.


C'est pour protéger ces "populations à haut risque" que Marisol Touraine, à l'époque ministre de la Santé, avait décidé d'autoriser et de rembourser intégralement la PrEP en novembre 2015. "Il m’est apparu que si l’on voulait réduire le nombre de personnes infectées par le sida, en particulier en Ile-de-France, si on voulait franchir un nouveau cap, alors il fallait s’engager dans cette voie- là", explique-t-elle aujourd'hui à LCI. 


Car aujourd’hui en France, être un homme homosexuel, c’est avoir 200 fois plus de risques qu’un homme hétérosexuel d'être infecté par le virus du VIH.

Au moins 6000 personnes sous PrEP en France

Le professeur Jean-Michel Molina, militant de la première heure, se réjouit de la commercialisation de la PrEP en France. Il fût notamment l'instigateur de l'essai Ipergay, débuté en 2012, et dont les excellents résultats ont permis la mise en place du traitement. "Il n'existe pas encore de vaccin contre le VIH, mais on dispose enfin d’un nouveau moyen, très efficace, de prévention, qui s'ajoute au préservatif, souligne-t-il auprès de LCI. L’enjeu est de faire en sorte qu’un maximum de personnes à risque utilisent la PrEP et ou le préservatif". 


Selon les chiffres des associations, ils seraient au moins 6000 "prepeurs" - comme ils se surnomment - en France, principalement à Paris et en Ile-de-France. Et les premiers résultats sont plus que satisfaisants : "Le développement de la PrEP en vie réelle confirme l’efficacité de ce mode de prévention, assure Jean-Michel Molina. Il y a plus de 3000 personnes traitées (selon les chiffres de Santé Publique France fin 2016) et seulement 3 ou 4 cas d'infections, le plus souvent sur des personnes qui étaient déjà contaminées ou qui avaient très mal pris leur traitement". De quoi donner envie à d'autres de franchir le pas.

Je me sens un peu comme le Capitaine Flam. Je me sens plus libre en tout cas, je me pose moins de questionsJulien, utilisateur de la PrEP

C'est ce qu'a fait Julien il y a deux mois. Ce trentenaire parisien a connu les années sida et vécu dans l'angoisse de la contamination toute sa vie. "J'ai eu un accident très jeune - en 1995 - et j'ai mis 15 ans avant de me faire dépister, explique l'homme à la barbe rousse et aux traits fins. Depuis, j'ai eu pas mal d'accidents de capotes qui craquent, qui glissent et qui s'enlèvent". 


La PrEP a changé sa vie : "Je me sens un peu comme le Capitaine Flam, s'amuse-t-il. Je suis plus libre en tout cas, je me pose moins de questions". Pour ce célibataire, c'est surtout devenu plus simple de trouver un partenaire pour une nuit ou pour des "plans réguliers". "Aujourd'hui, il faut parler à 20 personnes avant de trouver un mec qui te propose le préservatif, constate-t-il. Du coup, la PrEP, ça facilite les choses".


S'il en est heureux, Julien reconnaît toutefois les effets pervers du traitement. "En ayant le choix de deux prises, on s’éloigne de la prévention et il y a un relâchement, souffle-t-il. Je suis en train de perdre l’habitude du préservatif". Une pratique qui laisse la porte ouverte aux autres infections sexuellement transmissibles telles que la syphilis ou la chaude-pisse. C'est ce que craignent d'ailleurs certains spécialistes opposés à la PrEP, qui dénoncent une "explosion" des infections sexuellement transmissibles depuis son lancement en France.

Plus d'infections sexuellement transmissibles ?

"La PrEP sert à se passer du préservatif et expose les prepeurs à des IST rares", gronde ainsi le professeur Eric Caumes, qui assure voir des 'prepeurs' avec des IST tous les jours. Par ailleurs, je vous rappelle qu’il y a un moyen préventif très peu coûteux, non remboursé par la Sécurité sociale, dont l’efficacité est de 100% quand il est bien utilisé et efficace sur l’ensemble des IST". 


En désaccord total avec Eric Caumes, Marisol Touraine le renvoie dans ses buts. "Si la critique consiste à dire 'le préservatif c’est mieux', je réponds oui, d'accord. La PrEP n'est pas ce qui permet d’éviter le préservatif, et ça ne doit pas l’être, s'agace l'ancienne ministre de la Santé. Maintenant, une fois que l’on a dit cela, qu’est-ce qu’on fait ? On peut porter des jugements moraux, Il n'empêche qu'il y a des hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes qui ne souhaitent pas ou ne peuvent pas utiliser le préservatif".


Même son de cloche du côté du professeur Jean-Michel Molina, qui assure que l'augmentation des IST remonte "au début des années 2000, depuis que le VIH est devenu une infection chronique et que les gens ont moins peur et donc utilisent moins le préservatif". Selon lui, la PrEP offre au contraire "un suivi médical beaucoup plus régulier des personnes à risque". Il espère même "une petite diminution des IST pour les utilisateurs de la PrEP". C'est d'ailleurs ce que ce nous ont dit tous les "prepeurs" que nous avons rencontrés.

J'ai envie de dire merci à la PrEP, car c'est la première fois que j'ai un suivi médical aussi completThomas, utilisateur de la PrEP

Thomas, 37 ans, est lui aussi sous PrEP. Avoir eu des expériences à risque dans "sa vie passée" l'a décidé à sauter le pas il y a un an, non seulement pour se protéger lui, "mais surtout pour protéger ses partenaires". D'ailleurs, il se sent en bien meilleure santé depuis qu'il suit le traitement. "J'ai envie de dire merci à la PrEP car c'est la première fois que j'ai un suivi médical aussi complet, assure dans un doux sourire cet homme à la carrure imposante. Je suis encore plus regardant qu'avant sur les autres maladies sexuellement transmissibles".


La PrEP s'accompagne en effet d'un suivi médical rigoureux. Les "prepeurs" doivent se faire dépister tous les trois mois, y compris pour diagnostiquer d'éventuelles IST.

Le remboursement de la PrEP en question

Autre argument avancé par les anti-prépeurs : la PrEP reviendrait à financer, via l'Assurance maladie, l'épanouissement sexuel des bénéficiaires. "La Sécurité sociale est là pour faire en sorte que l’on puisse éviter d’avoir des maladies, balaie Marisol Touraine. On entendait le même genre de discours lorsque certains considéraient qu’il ne fallait pas rembourser la pilule ou l’avortement". 


"Ce n’est pas le rôle d’un médecin d’avoir un jugement moral, abonde Jean-Michel Molina. Quand on parle du coût du traitement, il faut aussi voir le bénéfice, car on évite peut-être qu'une personne soit contaminée par le VIH. Il faut le comparer au coût d’une trithérapie - 500.000 euros en moyenne sur toute une vie -.


Le brevet européen du Truvada, médicament proposé dans le cadre de la PrEP, a expiré fin juillet et des génériques sont désormais disponibles. Résultat : une baisse du prix du traitement, passé de plus de 400 à 180 euros par mois pour la prise en continu.

C'est un outil qui va permettre de mettre fin à l’épidémieThibault, utilisateur de la PrEP

Aujourd'hui, les détracteurs sont peu nombreux. Et le message essentiel vient des utilisateurs eux-mêmes : "Au début, on peut trouver que c’est un peu absurde ou dangereux, admet Thibault en tournant sa cuillère dans sa tasse. Mais on comprend vite que c'est un outil qui va permettre de mettre fin à l’épidémie. C'est aussi un outil de libération sexuelle". 


Au moment d'aller régler les chocolats chauds, on demande à David pourquoi il a le bras en écharpe : "Je me le suis cassé hier". "Ah oui, sourit son compagnon. La PrEP ne protège pas de tout non plus".

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