La France, du "pays du vin" au "pays de la bière"?

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ZOOM - Pour la 3e fois, l'Oktoberfest s'exporte à Paris. Un événement symptomatique de l'essor de la bière en France : le nombre de micro-brasseries explose, des bars spécialisés se créent, les ventes de bières artisanales grimpent en flèche et les particuliers commencent à se lancer dans la fabrication maison de ce produit pourtant millénaire. Comment expliquer ce succès fulgurant ? Rencontre avec des passionnés.

Ces dernières années, elles fleurissent un peu partout en France, les micro-brasseries ont le vent en poupe. Leur nombre a explosé dans l’Hexagone : "ces douze derniers mois, on est à une création par jour, ça donne le vertige", détaille Jean-François Drouin, président du syndicat national des brasseurs indépendants. Selon lui, on n’en comptait qu’une cinquantaine au début des années 2000, aujourd’hui, il en existe plus de 1000. Il faut dire que la bière attire toujours plus d’adeptes. La France délaisserait-elle son statut de "pays du vin" pour devenir celui du "pays de la bière" ? 


Pour être honnête, nous en sommes encore loin, et "beaucoup de pays sont bien plus en avance, comme les Etats-Unis, le Canada ou la Grande-Bretagne", remarque Edouard Minart, co-fondateur de la brasserie BAP BAP à Paris. Originaire de Bordeaux, il a découvert ce breuvage "sur le tard" lors d'une année d'étude à l'étranger, à New York. A son retour en France, devenu un adepte, il regrettait de ne pas trouver d'offres locales alors avec son ami d'enfance, il a décidé de se lancer dans l'aventure de la fabrication de la bière. Le but : délaisser les bières industrielles au profit de bières artisanales, plus riches en goût et plus variées. Après avoir testé plusieurs "recettes" à la maison, ils ont embauché un brasseur professionnel pour vendre leurs produits. Une démarche qui correspond à une vraie demande.

Le boom des brasseries artisanales, de plus en plus petites, de plus en plus locales

Selon Jean-François Drouin, les bières artisanales représentent "7 à 8% du marché en volume" (ndlr, 3% d'après les industriels). "Selon les chiffres obtenus auprès de la douane, on gagne un point de marché tous les deux à trois ans". Un engouement qu'il s'explique facilement : "Les gens en ont marre des produits standardisés issus de la grande consommation, ils ont envie de découvrir d'autres goûts", des produits plus qualitatifs. Ce brasseur lorrain est fier d'annoncer que 99% des micro-brasseurs affichent une totale transparence sur leurs méthodes et leurs produits. Pas de risque de crise sanitaire dans le milieu. Autre raison : "les consommateurs cherchent de plus en plus à acheter au niveau local". Comme de nombreux autres artisans, les brasseurs profitent donc de ce mouvement locavore. "Il y a dix ans, les brasseries artisanales* étaient de dimension régionale, c'était quand même des grosses structures", nous raconte Jean-François Droui. Mais, depuis cinq ans, les choses ont beaucoup évolué : "Il y a maintenant beaucoup de toutes petites structures d'une à deux personnes qui distribuent uniquement sur les marchés, dans les épiceries ou directement dans leur brasserie."

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La tendance de 2017 : fabriquer soi-même sa bière (et plein d'autres choses)

Cette "folie" de la bière ne se retrouve pas que dans les ventes de produits artisanaux. Depuis deux ans, la célèbre fête de la bière munichoise, l'Oktoberfest, s'exporte en France, à Paris et à Marseille. Des bars spécialisés proposent de "déguster" des bières souvent peu connues du grand public, à l'image d'un bar à vins. On trouve aussi de nombreux kits de brassage dans les rayons des magasins ainsi que des ateliers pour apprendre à fabriquer sa bière soi-même. À la Beer Fabrique, dans le 11ème arrondissement de Paris, Martin Pellet propose ce type d'ateliers depuis un an. Ce brasseur amateur a commencé à brasser avec un ami dans un garage. "On s’est dit, au bout d’un moment : 'C’est marrant parce que cette activité qui est très ludique et très sympa, absolument personne ne se dit que c’est possible de le faire. Donc pourquoi ne pas monter un lieu où on apprendrait aux gens à le faire ?'" nous explique-t-il. Depuis, particuliers et entreprises passent quotidiennement le pas de la porte pour découvrir cet univers. Certains clients reviennent quelque temps plus tard pour acheter du matériel de brassage. "Il suffit d’un équipement assez basique, des marmites de cuisine, avec un investissement de 200 à 300 euros, on peut fabriquer sa propre bière dans sa cuisine", poursuit le jeune entrepreneur. 


L'association "Brasseurs venus de l'Ouen", réunit près d'une centaine d'adhérents qui ont passé le pas. "On a un dispositif qui permet de faire 20 litres de bières et qui tient sur un diable", indique Kévin, "il s'échange de mains en mains entre adhérents". Membre de l'association depuis plus d'un an et demi, il aime le côté do it yourself : "On se rend compte qu'on peut faire beaucoup de choses soi-même finalement". Malgré "quelques ratés", il rapporte régulièrement des bouteilles de sa propre composition chez des amis. Surtout, cela lui permet de rencontrer les habitants de sa ville et de "mettre en commun (leurs) connaissances".

"Il y a tout à faire"

Pour autant, le secteur de la bière n'en est encore qu'à ses prémices: "C'est vraiment le début en France, ça reste un marché très jeune", souligne Edouard Minart. "Mais c'est cool parce qu'il y a tout à faire", poursuit-il d'un ton enjoué. Un simple exemple : aujourd'hui, "on parle de blondes, de brunes, d’ambrées", rapporte Guillaume, brasseur à la Beer Fabrique, mais "ce n’est pas forcément une très bonne manière de faire parce que la couleur de la bière n’apporte pas beaucoup d’informations. "L’exemple parfait" : la bière blanche. "En fait la bière blanche, c’est juste une bière de blé", nous explique-t-il "et on peut avoir des bières blanches qui vont du blond jusqu’au noir, ça les gens ne le savent pas." En réalité, "Weizenbier", qui signifie en allemand "bière de blé", est devenu dans le langage courant "Weissbier", bière blanche. 


"C’est une boisson qui est encore méconnue parce que les industriels ont tendance à produire des choses qui sont assez uniformes", analyse Martin Pellet. Un moyen pour le grand public de s'y retrouver facilement. Pourtant, "il faut savoir qu’il y a encore plus de variétés aromatiques dans la bière que dans le vin". Un travail de pédagogie reste donc à mener. Dans les bars à bières, dans les magasins spécialisés ou encore lors d'évènements associatifs, chaque amateur participe à cette démocratisation. Pas à pas. "Il existait 5000 unités de production vers la fin du 19ème, début du 20ème siècle, aujourd'hui il en existe 1200", comptabilise Jean-François Drouin. "Clairement il y a encore du potentiel de développement."


Reste à convaincre les investisseurs et à se montrer patient. A l'image de nombreux brasseurs, Edouard Minart a mis plusieurs années à persuader les banques de l'aider. "On a du s'adapter et faire avec beaucoup moins que prévu", regrette-t-il. Et la rentabilité prend elle du temps : deux ans après les premières ventes, il "commence tout juste à être rentable". 

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Zoom sur : le Cap Gris-Nez et ses artisans brasseurs

* Pour être considéré comme une brasserie artisanale, d'un point de vue légal, elle doit produire moins de 200.000 hectolitres par an.

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