VIDÉO - Le Bataclan encré dans la peau : Nahomy, rescapée de l'attentat du 13 novembre, s’est faite tatouer "pour avancer"

TÉMOIGNAGE - Deux ans après les attentats du 13 novembre, les rescapés ont dû apprendre à surmonter le traumatisme, à avancer. Pour certains, comme Nahomy Beuchet, 19 ans en 2015, cela est parfois passé par un tatouage. Entretien.

Beaucoup n’ont pas voulu parler. Pas envie de discuter avec la presse. Ne pas remuer. Se protéger. C’est banal de le dire, mais deux ans après, les rescapés du Bataclan pansent encore leurs plaies. Chacun à leur façon.


Nahomy Beuchet, elle, a bien voulu. Oui, elle est dispo. Non, ça ne la dérange pas d’en parler, "au contraire". Ça lui ferait presque plaisir, à l'entendre. Elle prend sur son temps, en sortant de la fac et avant la soirée, pour parler. "Le Bataclan, plus personne ne m’en parle", dit-elle, voix posée au téléphone. "C’est pour ça que, de temps en temps, ça ne me dérange pas d’en parler. C’est bien aussi de voir que les gens s’intéressent à ce qu’il s’est passé après."  Après. Après l’attentat, après le traumatisme, après les cérémonies, les enquêtes, les auditions... Quand l’évènement commence à disparaître des Une des journaux, deux ans après. 

Le corps est comme un journal intimeNahomy, 21 ans

Déjà deux ans, oui, qu’elle a vécu ce moment. Elle le rappelle, avec un "pour résumer". Comme pour ne pas trop encombrer l’interlocuteur. Ou comme une histoire longtemps macérée, souvent racontée, qui devient synthétisée, jusqu’à ne plus laisser que la trame, la substantifique moelle. "C’est une amie qui m’avait invitée au concert. On a été mises sur la guest-list par le batteur. J’étais trop contente d’avoir des places", dit Nahomy. "Ce qui nous a sauvées, c’est que toutes les deux on est petites, et du coup pour mieux voir on est montées au balcon." Quand les tirs ont commencé dans la salle, elles étaient en haut. "On a vu, on a pu se cacher, et s’échapper assez rapidement par le toit. On a été hébergées pendant trois heures, chez un voisin à côté, qui avait une fenêtre mitoyenne. Nous sommes parties rapidement, mais le temps s’allonge dans ces moments-là, on a le temps de voir beaucoup de choses." Autant de traces.


Voilà pour le début de l’histoire, les faits. En se racontant plus profondément, Nahomy cherche un peu ses mots, mais sait ce qu’elle dit. De longs silences parfois, le temps qu’elle précise sa pensée. Très peu de temps après le 13 novembre, elle s’est fait tatouer dans le creux de l’avant-bras un Bataclan. "C’est vrai que ce tatouage, je l’ai fait très rapidement", dit Nahomy. "En fait, je suis rentrée chez  mes parents pendant les vacances de Noël. Ils habitent près d’Aix, dans le Sud de la France. C’était un peu bizarre, une période de flou. En province, ils n’avaient pas le même rapport à l’actualité, c’était plus distant. Ca faisait du bien." Là-bas, Nahomy se met à dessiner la façade du Bataclan. Un dessin très simple, stylisé, presque un dessin d’enfant. "J’aimais déjà les tatouages, et je me suis dit que ça avait du sens. J’avais envie d’un peu 'sublimer' ce mauvais souvenir par quelque chose d’artistique." Elle a vu sur les réseaux sociaux qu’elle n’avait pas été la seule à encrer le traumatisme dans sa peau. "Beaucoup de personnes ont partagé leurs tatouages, et ça ne m’a pas étonnée, car le tatouage est une manière de s’exprimer, et le corps est comme un journal intime. C’est comme une étape, une envie de marquer sa peau."

Paris m'était devenu impossible, insupportable, les bruits surtoutNahomy Beuchet

Elle y a inscrit aussi une date, le 13/11/2015. Et trois mots : "peace, death metal, love". C’est le titre d’un album que jouaient les Eagles of death metal ce soir-là. "Je voulais me faire tatouer ce titre de leur album, car il y a love, et peace dedans." Des étapes se marquent. Nahomy  reste un peu chez ses parents, avant de rentrer à Paris. "C’est là que j’ai réalisé que je ne voulais pas rester", dit-elle. "J’ai essayé. Mais il y avait beaucoup de bruit, c’était trop rapide, vraiment bizarre, j’avais l’impression d’être dans un cauchemar, d’être décalée. C’était devenu impossible, insupportable, les bruits surtout. Je me retournais à chaque coin de rue." 


Juste après l'attentat cependant,  elle avait trainé un peu aux alentours du Bataclan. Voulu recroiser d’autres rescapés. Au tout début seulement. « Le premier week-end, le dimanche, je suis retournée sur les lieux. C’était la première fois que j’allais au Bataclan, je ne connaissais pas cette salle, ni le quartier, j’ai eu besoin d’y retourner », dit-elle. « On passait la soirée à allumer des bougies, ça faisait du bien d’être dehors, c’est dur de rester enfermé dans son appartement. Ca aidait. » Un peu zombie, qui patauge dans du coton, le cerveau à zéro. « J’ai eu un moment de blanc, je ne savais pas trop quoi faire », dit Nahomi. « Ça n’a pas été facile. » Elle fréquente aussi les « apéros thérapeutiques », des pots où les rescapés se retrouvent. Elle y rencontre Cédric, lui aussi au Bataclan, se racontent leurs histoires mêlées. Avec lui, elle va devant la salle de concert, toutes les nuits, de 19 h à 5 h du matin, la semaine qui suit la tragédie. Des mois après, elle apprendra  que Cédric, son premier compagnon de thérapie, est une fausse victime. Il avait tout inventé. Elle a lu dans les journaux qu’il avait été condamné. Etranges histoires.

Changement de vie

De toute façon, assez vite, Nahomy a cherché à s’écarter. "Dans un premier temps, j’avais le besoin de voir des gens qui avaient vécu la même chose", raconte-t-elle. "Mais il y a un décalage parfois et la souffrance des autres peut être trop dure à entendre." "Je ne voulais pas rester là-dedans, je voulais passer à autre chose, ne pas rester dans ce côté "morbide"." 


Et puis, il y a l’indifférence qu'elle sent monter autour d'elle, dans la société. "C’était dur de faire comme si rien n’était arrivé " dit Nahomy. "Au début, je pensais que je réapprendrais à vivre normalement. Mais c’est comme si quelque chose s’était passé", dit-elle. "Oui, les gens étaient choqués, ils en parlaient. Mais après il fallait aller de l’avant, c’est ce que tout le monde disait. Et bien ce n’est pas si facile quand on a vécu ça."  Elle part donc, quitte Paris, s’installe dans le sud. Change d’université en cours de route, se plonge à corps perdu dans les études. Pas question de les lâcher. "Je ne voulais pas. Ce qui m’a vraiment rendu service, c’est le fait de faire des études, de ne penser qu’à ça." Là-bas, elle pense moins aux évènements qu’à Paris. Nahomy voyage aussi. "J’aime bouger, partir, j’ai eu envie de le faire encore plus." Elle est partie en Italie, est aujourd’hui en Espagne, en année Erasmus. A un moment, elle a vu un psy. "Pas au début, je n’avais pas envie", dit Nahomi. "Mais à un moment, j’étais un peu angoissée, j’avais un peu peur de la foule, j’ai commencé à aller voir quelqu’un, et après... Je n’aime pas trop les psys, j’ai arrêté."

En fait, il faut faire des projets. Sans projets, on ne s’en sort pasNahomy Beuchet

Deux ans ont passé, si vite. Nahomy a appris à vivre avec ce traumatisme. A l'apprivoiser, peut-être. Mais comme une bête sauvage. Qui parfois ressurgit, dévorant tout. "Ce n’est pas toujours évident", souffle-t-elle pourtant à mots serrés, phrases répétées. "C’est cyclique. Parfois, c’est difficile parce qu’on ne pense qu’à ça. Et vraiment... Ça ne va pas, quoi." Avec le recul pourtant, elle sent que "ça passe", que "ça va mieux". "Mais je réalise quand même qu’il n’y a pas un jour sans que j’y pense, d’une façon ou d’une autre", dit-elle. Parfois, ça m’atteint énormément, et d’autres fois je suis plus détachée.  Il n’empêche qu’en ce moment, à l'approche de la date anniversaire, "ça" revient. "Je ne sais pas pourquoi, mais je commence à avoir des cauchemars". "Ca doit être mon inconscient qui travaille, parce que je ne focalise pas là-dessus du tout. La date, c’est juste un moment de l’histoire." Cette année, elle a reçu une invitation de la mairie  de Paris, pour des commémorations. Elle n'ira pas. Pas envie. "Les cérémonies, c'est pas mon truc. Et puis je n'ai pas envie de revenir à Paris pour ça. J’étais revenue pour avoir des retours sur l’enquête, du parquet. Maintenant, je préfère retourner à Paris quand j’en ai envie."


Avec le recul, ce tatouage a peut-être été une étape. Le début de quelque chose de nouveau, de bien. "C’est plus comme une force. Ca fait de moi quelqu’un de différent", réfléchit Nahomy. "J’aimerais  dire que ça me rajoute une valeur humaine." Au téléphone, elle est posée, souriante. "Il y a des moments où c’est vraiment dur. Après, je ne sais pas... Il y a toujours un moment où la vie est plus forte ! En fait, il faut faire des projets. Sans projets, on ne s’en sort pas." C’est ça, la thérapie qu’elle s'est trouvée : avancer. "Ce qui m’est arrivé, j’essaie de le prendre comme quelque chose de positif, pour continuer à aller de l’avant. Je me dis que cette expérience, ça fait relativiser sur plein de choses. Je me concentre sur ce qui est vraiment essentiel. J’ai eu envie de m’entourer de gens positifs, ouverts." Bref, à sa façon, Nahomy a changé de vie, a fait le tri. "Ça m’a aidé à savoir vraiment ce que je veux, ce qui est bon pour nous, et ce qui ne l’est pas", dit-elle. "A se détacher. Vivre. Moins procrastiner. Se dire demain, je ne serai peut-être plus là. Être dans l’action. Faire plus de choses. Plein de choses !"

Tout savoir sur

Tout savoir sur

Les attentats du 13 novembre, deux ans après

Sur le même sujet

Plus d'articles

Lire et commenter