VIDÉO - "Plus je perdais de poids, plus on me disait que j’étais belle" : une ex-mannequin raconte l'enfer de l'anorexie

DirectLCI
INTERVIEW - Née en 1985, l'Américaine Nikki Dubose a travaillé de Paris à Miami en passant par Barcelone. Une expérience au goût amer, marquée par des troubles alimentaires et des abus sexuels, qu'elle décrit dans un livre, "L'Enfer du mannequinat" (Editions du Rocher). LCI l'a rencontrée lors de son passage à Paris alors que venait de s'ouvrir la Fashion Week.

La Fashion Week vient de s'ouvrir à Paris. Mais ne lui en parlez pas. "Quand j’étais mannequin ici, c’était horrible. J’ai des amies qui y participent mais pour moi, ce n’est rien. Je préfère aller manger un burger, je m’en moque", lâche-t-elle dans un éclat de rire. Nikki DuBose a pris ses distances avec un univers dans lequel elle s'est totalement perdue. L'ancienne mannequin était de passage dans la capitale française cette semaine pour promouvoir ses mémoires, L'Enfer du mannequinat (Editions du Rocher).


Elle y livre un témoignage poignant, souvent douloureux, de son expérience devant les objectifs. Elle a une vingtaine d'années quand elle se lance dans le mannequinat, avec derrière elle un passé déjà lourd où se mêlent anorexie, boulimie et abus sexuels. Des troubles qui vont s'accentuer au fur et à mesure que sa carrière va progresser. "Ecrire a été très thérapeutique pour moi, ça a été difficile, nous explique-t-elle. "Mais me remémorer ces souvenirs, essayer de me rappeler ce qui m’était arrivé, en parallèle d'un travail avec un psychologue et un psychiatre, m’a aidée à soigner des parties de moi que je ne soupçonnais pas."


Aujourd'hui en accord avec elle-même, la jeune femme de 32 ans a entamé des études pour devenir psychologue et démarre l'écriture d'un deuxième livre, mi-fiction mi-essai sur la psychologie criminelle. "Je suis reconnaissante, contente d’avoir pu guérir. Je suis pleine d’espoir. J’ai traversé tellement d’épreuves, je suis heureuse", assure-t-elle. "C’est tout ce que je veux, je n’ai pas besoin de beaucoup." Rencontre.

LCI : Comment expliquez-vous que si peu de mannequins témoignent de ce qui se joue en coulisses, entre troubles alimentaires et abus sexuels ?

Nikki DuBose : D’abord, ça n’arrive pas à tout le monde. Je n’étais pas forte mentalement, j’avais des troubles de la santé mentale depuis l’enfance. Je sais par ma propre expérience que, dans le mannequinat, vous voulez toujours aller plus haut. Cela devient votre identité en quelque sorte. Malgré le mouvement #MeToo, beaucoup n’osent pas dire ce qui leur arrive parce qu’ils ne savent pas s’ils auront d’autres contrats par la suite. La plupart des mannequins débutent très jeunes, c’est tout ce qu’ils connaissent. Ils n’ont pas d’éducation, pas de diplôme universitaire. Ils ne savent pas comment rebondir hors de ce milieu.

LCI : Diriez-vous que l’industrie de la mode a exacerbé vos troubles ?

Nikki DuBose : Sans aucun doute, oui. Le mannequinat est aussi strict que le ballet ou le sport de haut niveau. Il n’a pas causé mes troubles de la santé mentale. Mais parce que je suis entrée dans cette industrie en étant déjà malade, cela a créé un environnement qui a exacerbé mes problèmes. J’avais besoin de me faire aider. Je pense que si j’avais suivi une thérapie à cette période, j’aurais eu plus de succès en tant que mannequin. Mais je ne l’ai pas fait, c’est comme ça. Je pense que tout ça m’est arrivé pour une raison, pour que je puisse en parler et aider d’autres personnes peut-être en souffrance.

LCI : A quoi ressemblait une journée type en tant que mannequin ?

Nikki DuBose : Il n’y avait pas vraiment de journée type. Un jour, j’allais d’Israël à Philadelphie, puis je m’envolais pour Los Angeles. Je voyageais beaucoup, assurément. Il y avait aussi énormément d’inconnues. Parfois, je travaillais beaucoup et je gagnais beaucoup d’argent. D’autres fois, c’était plus calme. En revanche, je ne savais pas que c’était un milieu instable. Je travaillais toujours plus pour gravir les échelons mais cette route vers le succès était très glissante. Parce que j’étais en constante compétition avec les autres filles, mais aussi avec moi-même.

Je me suis sauvée parce que j'allais mourir (...). J’ai dû quitter l’environnement qui favorisait toutes mes addictions.Nikki DuBose

LCI : Cela semble fou car vous expliquez que plus vous perdiez de poids, plus vous receviez des compliments. Comme si la maigreur était la norme. La question de la "normalité" est ici centrale...

Nikki DuBose : Mais qu’est-ce qui est "normal" ? Quand vous êtes mannequin, les agents, les créateurs, ceux qui 'bookent' vos contrats ont chacun leur vision, leurs normes. Cela change en permanence, en fonction de celui qui vous paie. Donc si vous n’êtes pas fort mentalement, cela va vous détruire. J’étais l’opposée totale !

LCI : Vous écrivez : "m’affamer était la clé pour gagner de l’argent". Vous évoquez également un "nombre magique" de 52 kilos à atteindre absolument.

Nikki DuBose : J’ai eu ce but, oui. À l’époque, j’étais très concentrée pour l’atteindre. Je ne savais pas ce que je valais et je me sentais oppressée par les agents qui me disaient tout le temps que je devais faire telle ou telle taille. Quand j’ai commencé, j’avais une silhouette à la Cindy Crawford. Je trouvais que c’était super parce que je la trouvais belle. Mais rapidement, on m’a demandé de gommer mes courbes. Parce que je souffrais déjà de troubles alimentaires, j’ai continué à me faire du mal. De plus en plus. Je me demandais : "pourquoi est-ce que les autres mannequins font carrière en étant en bonne santé alors qu’on essaie de me faire changer ?" J’ai pris pour modèle des mannequins qui étaient très maigres. Et oui, plus je perdais de poids, plus on me disait que j’étais belle. Mais j’étais malade en réalité. Je souffrais de la maladie mentale au plus haut taux de mortalité, l’anorexie mentale. J’avais des retours positifs au sujet de mon mode de vie négatif. Et ça ne devrait pas être comme ça.

LCI : Comment vous êtes-vous sauvée ?

Nikki DuBose : Je me suis sauvée parce que j’allais mourir, littéralement. Ma mère est morte de ses addictions alors que j’étais très malade. Je me suis rendue compte que nous étions très semblables. Quand ça arrive à un membre de votre famille, vous vous dites : "Il est mort à cause de ses addictions. Si je n’arrête pas de me droguer, de boire, peut-être que ça va m’arriver aussi". Il a fallu que j’arrête le mannequinat pour me sauver. Je me suis tournée vers la spiritualité, c’est très important pour moi parce que seule, je suis un peu folle. Je me drogue et je bois à l’extrême. Je ne prends pas qu’une seule drogue non, mais plutôt une centaine. J’ai dû quitter l’environnement qui favorisait toutes mes addictions.

LCI : Vous avez été accro à la drogue, à l’alcool. Peut-on dire que vous être désormais une "lifeaholic", accro à la vie ?

Nikki DuBose : (Elle sourit). Oui, j’aime bien ce néologisme. Il a une connotation positive. Je ne suis vraiment pas parfaite. Je ne touche plus à rien depuis 7 ans, je ne souffre plus de troubles alimentaires depuis 5 ans. Je travaille dur chaque jour pour apprendre à m’aimer, aimer Dieu et aimer les autres. Je lutte encore, notamment par rapport aux abus sexuels dont j’ai été victime dans mon enfance. Je suis une thérapie et j’essaie de penser à moi, de me valoriser, de ne plus vivre ma vie pour plaire à untel ou untel.

LCI : Quel conseil donneriez-vous aux jeunes filles qui souhaitent se lancer dans le mannequinat ?

Nikki DuBose : Être mannequin n’est pas une mauvaise chose. La beauté, c’est magnifique. La célébration de soi, aimer la mode, le maquillage… J’aime le maquillage et j’ai beaucoup trop de vêtements dans mes placards. Il n’y a rien de mal à vouloir devenir mannequin. Mais il faut penser à votre motivation. Pourquoi voulez-vous suivre ce chemin ? Pour la célébrité ? Beaucoup de choses viennent avec la célébrité. J’aime dire aux gens de regarder d’abord en eux car c’est leur beauté intérieure qui aura le plus d’impact sur les gens qui vous entourent. Ce n’est pas cliché, c’est la vérité. Vous pouvez avoir bien plus d’effet sur la vie des autres avec ce que vous avez en vous qu’avec votre maquillage ou bien le nombre de followers sur Instagram. L’autre message que je retire de tout ça, c’est que vous devez vraiment savoir que vous êtes parfait comme vous êtes. Que vous soyez mannequin ou pas, et la plupart d’entre nous ne le sont pas. C’est à eux, ceux qui ne sont pas mannequins, que je souhaite m’adresser. Sachez que vous êtes beaux, peu importe si quelqu’un pense que vous êtes beaux ou laids. On se moque de ce qu’ils pensent ! Vous êtes géniaux !

Sur le même sujet

Plus d'articles

Lire et commenter