VIDÉO - Racisme entre enfants dans un parc à jeux : comment est-ce possible ?

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INTOLÉRANCE - À Bilbao, en Espagne, en avril dernier, une scène de racisme entre enfants dans un parc a suscité de vives réactions. Une vidéo qui nous interpelle tous : comment des enfants, qui ne peuvent pas être racistes de nature, peuvent se comporter de la sorte ? Nous avons cherché à comprendre.

À Bilbao, en Espagne, en avril dernier, une scène de racisme entre enfants a provoqué l’ire de la toile : on y voit un petit garçon noir se faire agresser par d’autres enfants qui lui refusent l’accès au toboggan, l’empêchent de passer, le frappent à la tête (voir la vidéo ci-dessus). La mère, bien esseulée, demande aux autres parents d’intervenir et de prendre la peine de se bouger du banc sur lequel ils végètent, en vain. Une seule fera le déplacement, sans que cela n'arrange la situation. Lasse, la femme quitte le parc avec son enfant dans une indifférence hostile. Une vidéo prise sur le vif qui, reprise par de nombreux quotidiens espagnols, est devenue virale et qui glace littéralement l’échine : comment peut-on rester passif face au racisme et, surtout, comment des enfants peuvent s’en prendre ostensiblement à un autre enfant par racisme ? 


Cette vision d’un enfant raciste nous semble impossible ou dérangeante. Et elle résonne d’autant plus fort lorsqu’aux Etats-Unis, les saillies racistes et sexistes de Donald Trump, ainsi que sa rhétorique xénophobe, ont décomplexé cette intolérance à l’autre, contribuant à la rendre ordinaire, à tout âge. On s’évoque aussi péniblement, dans notre contexte franco-français, des éructations hallucinantes de racisme de la part d’une fillette de 12 ans à l’égard de l'ancienne Ministre de la Justice Christine Taubira, agitant une peau de banane en criant "la guenon, mange ta banane !". D’où notre question, toujours actuelle manifestement : comment la pensée raciste peut naître dans l’esprit d’un enfant, lui qui ne peut pas être raciste de nature ?

La question de l'éthique et du "sens moral"

Une étude australienne réalisée sur un groupe d’enfants âgés de 4 à 9 ans en 2001 faisait déjà frémir, assurant que, de 4 ans à 7 ans, les enfants blancs préféraient les enfants blancs aux enfants noirs, les trouvant "plus propres" et "plus intelligents". Tout en assurant que ces "préjugés" déclinent dès 8-9 ans. 


Pour tenter de comprendre les rouages de ce racisme infantile, il faut se référer à Jean Decety, professeur de psychologie et de psychiatrie à l'université de Chicago, ayant longtemps travaillé sur ces questions de "sens moral" chez les enfants : "Des études réalisées avec des bébés indiquent qu’ils sont dotés dès la première année d’un système évaluatif qui permet de distinguer les interactions sociales positives des interactions sociales négatives (…) Le jugement moral est produit par des processus automatiques (intuitions), affectifs (attachement, aversion au mal, émotions sociales) et cognitifs qui font partie d’un système d’évaluation général qui guide la prise de décision." En d’autres termes, Jean Decety démontre que les enfants, quand ils appartiennent à une communauté bien identifiée (noire, jaune, blanche), font preuve de plus d’éthique pour ceux qui appartiennent à leur groupe qu’un autre groupe. 

Dès deux ans, les enfants ont un sens inné de l’éthique et de la morale, ils distinguent ce qui est éthique et ce qui ne l’est pas. Ils en sont très tôt capables, ils le détectent. Nicolas Georgieff, professeur de psychiatrie

Une thèse que soutient le professeur de psychiatrie Nicolas Georgieff : "Chez l’enfant, il y a une programmation innée à appartenir à un groupe plutôt qu’à un autre, et à avoir des comportements de préférence groupale, identitaire. En cela, oui, les conditions du développement éventuel du racisme peuvent être présentes. Dès deux ans, les enfants ont un sens inné de l’éthique et de la morale, ils distinguent ce qui est éthique et ce qui ne l’est pas. Ils en sont très tôt capables, ils le détectent. Mais cela ne signifie pas qu’ils sont éthiques ou moraux."

Le racisme, prototype de comportement non-éthique

Le racisme chez l’enfant n’est évidemment pas génétique, il est le produit du sempiternel déterminisme : si l’enfant est éduqué dans une famille raciste, il deviendra raciste, les valeurs de la famille devenant les valeurs de l’enfant : "Il y a une programmation génétique de base et sur cette base-là, on peut aussi bien faire des saints que des criminels, confirme à LCI Nicolas Georgieff. C’est l’environnement et la culture qui vont tout faire que l’enfant préférera avoir un comportement éthique ou moral et non un comportement non-éthique et non-moral, par exemple le racisme, prototype d’un comportement non-éthique. L’enfant a une morale, il s’interdit certaines choses. Il choisit l’éthique quand il a conscience que les autres le regardent et le jugent. Autrement dit, lorsqu’il est dans un groupe avec des règles, des principes de base, l’éthique comme valeur." 


D’où l’impérieuse nécessité de la mixité des groupes lorsqu’on est tout petit pour empêcher le racisme. L’éducation, dès les premiers âges, en particulier tout ce qui va se passer dès que l’enfant s’inscrit dans le groupe social (la crèche, la maternelle etc.), joue ainsi un rôle fondamental.

Que faire si son enfant tient des propos racistes ?

Tout d'abord, ne jamais oublier que l’être humain change, il évolue au contact des autres. Rien n’est donc irréversible : "Je ne peux pas dire à quel âge les paramétrages sont définitivement réglés", nous avoue Nicolas Georgieff. "Il y a néanmoins une période de la vie où il y a une capacité de reprogrammation, c’est l’adolescence. C’est comme si, à l’adolescence, le sujet traversait une phase qui lui permettait de reprogrammer toute sorte de paramètres. J’aurais tendance à penser qu’il est toujours possible de changer. Il y a un déterminisme, oui, mais il n’est jamais absolu." 


Georgieff cite l'exemple du film Gran Torino de Clint Eastwood dans lequel un ancien de la guerre de Corée, inflexible, amer et pétri de préjugés surannés, qui abhorre son quartier désormais peuplé d'immigrants asiatiques : "Souvenez-vous de ce vieux type qui déteste tout le monde et qui fait montre de racisme vis-à-vis de ces voisins jaunes. Il les adopte, il est adopté et il devient même membre du groupe pour lequel il avait du mépris. C’est un film, certes, mais je crois qu’il faut partir du principe que tout le monde peut toujours changer."


En somme, charge aux parents d'éduquer leurs enfants face au racisme, de pointer directement du doigt les dérapages, de ne pas éluder les conversations inconfortables et de ne pas rester passifs, assis sur un banc, lorsqu'un enfant est confronté seul avec sa mère à un acte de racisme éhonté, comme dans cette vidéo. 

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