"Le miroir est vraiment une épreuve pour moi" : le difficile combat des enfants transgenres

"Le miroir est vraiment une épreuve pour moi" : le difficile combat des enfants transgenres

DOCUMENT - Des filles dans des corps de garçon, des garçons dans des corps de filles. Le magazine "7 à 8" a suivi trois enfants souffrant d'une dysphorie de genre. Découvrez leur détresse, l'amour de leurs parents et le soutien des médecins qui les aident à changer de corps.

En France, 1% des jeunes se sentiraient en désaccord avec leur genre. Le phénomène n'est pas nouveau, mais aujourd’hui il est mieux accompagné. D'abord par les familles, puis par la médecine qui autorise désormais, dès l'adolescence, des traitements parfois irréversibles. Cependant, ces enfants continuent de mener un combat difficile, souffrant inlassablement du décalage entre leur ressenti et leur apparence. Le rejet et la souffrance font également partie de leur quotidien. Leur taux de suicide serait d'ailleurs sept fois plus élevé que la moyenne nationale. 

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Un soir en me couchant, j'ai dit à ma mère : 'Je suis une fille !'- Lilie, 8 ans

Née  dans un corps masculin, cela ne fait que quelques mois que Lilie, 8 ans, arpente le rayon fille des magasins avec sa mère 

Christelle. En quête cette fois "d'un truc avec des poils". Pendant sept ans, cette enfant aux cheveux bouclés et à la voix fluette a porté des vêtements pour garçon, alors qu'elle se perçoit comme une fille depuis son plus jeune âge. Pourtant, ses parents ont mis des années à se rendre compte qu'elle rejetait son corps de naissance. "Je savais qu'il y avait un souci par rapport à son image parce que c'était vraiment obsessionnel. Par exemple, au moment de sortir, elle se voyait dans la porte vitrée et ça ne lui convenait pas. Elle allait se changer, et se rechanger. Quand je lui disais : 'C'est bon, maintenant, ça suffit, on y va, c'est pas grave, c'est une soirée', elle se mettait dans des états de colère, puis de tristesse. Je voyais bien que ce n'était pas un caprice. C'était vraiment douloureux pour elle de s'afficher comme ça. Mais je n'ai jamais fait le lien direct et de façon flagrante avec la transidentité ou le fait qu'elle se sente mal dans son genre", raconte Christelle.

À présent, la fillette se sent en accord avec son physique. D'ailleurs quand sa mère lui demande comment elle se trouve dans le reflet de la glace, Lilie lui lance, espiègle : "Jolie, comme toujours". Ce n'est que l'année dernière qu'elle s'est décidée à parler de son mal-être à ses parents. "Un soir en me couchant, j'ai dit à ma mère : 'Je suis une fille !'", explique-t-elle, ajoutant qu'à ce moment-là, elle ne se sentait pas bien dans son corps. "J'ai dit : 'J'aimerais changer mes cheveux, mon pénis et mon prénom'. Ma mère m'a répondu : 'Pour les cheveux, on va attendre que ça pousse'. Pour le prénom, je lui ai dit que je m'appelle Lilie ; et pour le pénis, il faut attendre", poursuit la petite fille qui souligne que cet échange lui a fait du bien. Il faut dire qu'à l'âge de sept ans, Lilie est tombée dans une profonde dépression. Elle dort peu, ne grandit plus et perd même du poids. "Un enfant qui dit tout d'un coup que la vie est nulle. Et ça devient 'ma vie est nulle'. Puis 'ça ne vaut pas la peine de vivre ça'. Elle disait clairement qu'elle ne voulait plus vivre. Elle ne voulait plus rester là", se souvient Christelle. Alors quand elle a annoncé qu'elle était une fille, ce qui aurait pu être un choc a paradoxalement été un soulagement. "Tout d'un coup, elle nous a donné la clé pour qu'on puisse l'aider à être heureuse", reconnaît sa mère. 

Aujourd'hui Lilie est suivie par une psychiatre et une endocrinologue. Elle souffre d'une dysphorie de genre, un mal-être suscité par le décalage entre son sexe de naissance et ce qu'elle ressent. Elle n'a pas pu faire sa rentrée de CE2 en tant que fille comme le souhaitaient ses parents, mais au bout de quelques jours, l'école a finalement accepté qu'elle se fasse appeler Lilie.

Devenir une petite fille aux yeux du monde est un long combat qui ne fait que commencer pour elle. Car c'est à l'âge de la puberté, quand le corps se transforme, que les enfants transgenres ressentent le plus leur mal-être.

Le miroir, pour moi, c'est un peu un ennemi. C'est vraiment une épreuve, j'ai du mal à me regarder. Que ce soit le visage ou le corps, c'est hyper dur pour moi.- Léandre, 15 ans

Léandre, 15 ans, est un ado transgenre. Malgré son corps de fille, il se sent garçon. L'adolescent est en seconde en communication visuelle dans un lycée professionnel de Lyon. En septembre dernier, c'est Léandre lui-même qui a annoncé à toute sa classe son nouveau prénom. "Lorsque le prof a fait l'appel avec mon ancien prénom. Je l'ai rectifié et je lui ai demandé si je pouvais m'appeler Léandre. Il a été un peu surpris et il y a eu un petit fou rire de la classe. Au début, je leur en voulais beaucoup alors que je ne les connaissais pas du tout. Sur le coup, je n'ai même pas dit que j'étais transgenre, j'ai juste dit que c'était Léandre", explique-t-il. Suite à cette annonce, la proviseure consulte les parents et le rectorat, et accepte quelques semaines plus tard d'utiliser le prénom Léandre. Une situation inédite pour Anne, enseignante dans ce lycée depuis 21 ans. "En fait, c'est un peu compliqué d'accueillir une jeune fille. Et puis de savoir une semaine après, qu'en fait ce n'est plus une jeune fille et qu'elle est en train de prendre l'identité d'un garçon. C'est sans doute plus simple pour moi que pour lui. Donc il y a un petit temps d'adaptation. Mais globalement, on essaie de faire le moins d'erreurs possible", souligne-t-elle.

Tous les professeurs ont accueilli avec bienveillance le nouveau genre de Léandre, mais il y a des situations où l'adolescent est ramené à son sexe de naissance. Ainsi, lorsque Léandre a cours de sport, deux heures par semaine, il doit se changer dans le vestiaire des filles, comme le veut le règlement intérieur. "Ça me gêne parce qu'elles savent que je suis un garçon transgenre. Ça me gêne de devoir m'exposer, de devoir montrer des parties de mon corps que je n'aime pas. Ça me met horriblement mal à l'aise. Je suis dans le vestiaire des filles alors que je ne suis pas une fille. Le fait qu'on me dise : 'T'es une fille, tu vas là, je n'ai pas le choix, je dois m'y conformer'", regrette le jeune garçon. Pour le rectorat, tant que Léandre n'a pas entamé de transition qui modifierait son corps, il doit être considéré comme une fille. L'adolescent est logé à l'internat du lycée. Là encore, comme en cours de sport, c'est son corps qui définit sa place. Léandre est donc chez les filles. Alors chaque matin, il se lève avant ses deux camarades de chambre pour s'habiller en toute discrétion. 

Léandre a choisi des vêtements qui dissimulent ce corps féminin qu'il ne supporte pas. Malgré ce stratagème, le jeune garçon rejette toujours son image. "Le miroir, pour moi, c'est un peu un ennemi. C'est vraiment une épreuve, j'ai du mal à me regarder. Que ce soit le visage ou le corps, c'est hyper dur pour moi", insiste-t-il, ajoutant que sa poitrine et ses hanches sont les parties qui le gênent le plus. Léandre s'imagine déjà prendre de la testostérone. En France, ce n'est que depuis 2013 que les mineurs ont le droit de recevoir un traitement hormonal pour changer de genre. Mais pour qu'un médecin en délivre à un mineur, il faut l'accord de ses parents et presque systématiquement l'autorisation d'un psychologue. Léandre est suivi depuis deux ans et a rendez-vous en juin avec une endocrinologue. Elle décidera si oui ou non, l'ado peut prendre cette hormone. En attendant, Léandre doit composer avec le regard des autres, parfois violent. 

Je suis assez impatient de tous les changements, donc forcément j'attends chaque injection avec hâte.- Julien, 15 ans

Julien a 15 ans. Comme Léandre, c'est un garçon né dans un corps de fille, mais lui a déjà entamé un traitement hormonal. Il est sous testostérone depuis décembre dernier. Toutes les trois semaines, une infirmière vient lui faire son injection. Grâce à cette hormone. Julien vit une puberté masculine. Progressivement, sa voix mue et sa pilosité se développe. "Je suis assez impatient de tous les changements, donc forcément j'attends chaque injection avec hâte", confie-t-il. Julien collectionne même chacune des ampoules du produit qu'il se plaît à contempler. "Voir son corps changer de manière dite féminine, c'est assez dur à vivre, et là de le voir changer d'une manière masculine, c'est génial pour moi. Car c'est comme ça que je veux le voir changer et pas autrement", poursuit le jeune homme. Le traitement est souvent à vie, car si Julien arrêtait la testostérone, certains caractères féminins pourraient réapparaître. À l'inverse, la pilosité et la voix sont des changements irréversibles. "J'ai déjà beaucoup plus de duvet. Je ne sais pas si je veux encore le raser, mais ma mère me dit très souvent que c'est hyper laid. Moi, ça ne me dérange pas pour l'instant, au contraire. Et puis, ça veut dire que dans quelques années il y aura une barbe", lance-t-il fièrement. 

Julien s'expose malgré tout à plusieurs risques, comme la prise de poids et les maladies cardiovasculaires. L'adolescent sait aussi que la testostérone risque de le rendre stérile. Il a fallu plusieurs mois de réflexion, des entretiens avec des spécialistes de la transidentité pour que les parents de Julien donnent le feu vert pour le traitement. "On a craint que ce soit plus l'expression d'un malaise ou d'une  crise qui n'a rien à voir avec ça. Mais il va quand même beaucoup mieux depuis qu'il se lance dans cette transition. Ses résultats scolaires sont bien meilleurs et puis surtout, il est plus sociable, il a pas mal d'amis, et s'intéresse à pas mal de choses. Ce qu'on perd, c'est l'image d'une petite fille. Et ce qu'on gagne, c'est un garçon plus souriant, alors que la petite fille était un peu triste et malheureuse. Donc pour nous, c'est plutôt mieux. Au moment où on prend la décision, on est convaincu que c'est la bonne. Et j'espère que dans cinq ans, dans dix ans, on ne regrettera pas", avance son père. 

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Même si le corps de Julien devient un peu plus masculin chaque jour, il reste une partie féminine, toujours bien visible : sa poitrine. Depuis l'âge de 12 ans, il cherche à la cacher en allant parfois jusqu'à se faire mal. "Je fais ça avec des bandages, juste en entourant la poitrine, de manière à la rendre plus plate", explique-t-il. Pour ne plus avoir à le faire, Julien réfléchit à une solution radicale. Il est suivi à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris, dans l'une des premières unités spécialisées dans la prise en charge des enfants transgenres. Deux cents patients âgés de 3 à 19 ans y sont accompagnés. Julien a dû attendre près d'un an pour obtenir son premier rendez-vous avec le docteur Agnès Konda, psychiatre. Prochaine étape : dans les semaines à venir, Julien et ses parents comptent faire une demande de changement d'état civil. En devenant officiellement Julien, l'adolescent espère ainsi dire adieu à son ancienne identité. 

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