Son combat contre le racisme, sa fierté d'avoir deux fils footballeurs : Lilian Thuram à cœur ouvert

Son combat contre le racisme, sa fierté d'avoir deux fils footballeurs : Lilian Thuram à cœur ouvert

INTERVIEW - Après avoir été une idole du football français à la fin des années 1990, Lilian Thuram est aujourd'hui engagé dans la lutte contre le racisme et les discriminations. Un combat dont il a expliqué dimanche les ressorts à Audrey Crespo-Mara dans l'émission "7 à 8".

C'était il y a presque 23 ans. La France décrochait sa première étoile en coupe du monde de football. Parmi les artisans de ce succès, un joueur créait la surprise : Lilian Thuram et son improbable doublé, inscrit en demi-finales contre la Croatie. Un exploit, pour cet éternel défenseur, qui permit à l'équipe de France, menée au score 1 à 0, de renverser la tendance et de s’ouvrir les portes de la finale du 12 juillet face au Brésil, avec la suite que l’on connaît. Malgré les années, Lilian Thuram esquisse toujours un large sourire quand on lui rappelle cette consécration. "C'est un bonheur éternel. C'est quelque chose qui est à jamais dans le cœur", confie-t-il face aux caméras de l'émission de TF1 "7 à 8".

À l'époque, l’euphorie s’arrime autour d’un barbarisme : "la France black-blanc-beur", en référence à la diversité des origines des 22 joueurs sélectionnés par l’entraîneur Aimé Jacquet. Un slogan qui a longtemps été disséqué et discuté, mais pour lequel Lilian Thuram ne garde aucune nostalgie. "Je pense que les choses avancent. Beaucoup de personnes pensent qu'il y aurait plus de racisme aujourd'hui qu'en 1998, ce n'est pas le cas", juge-t-il. Pour lui, il y a surtout des formes d'incompréhension quand il s'agit de définir : qu'est-ce qu'être Français ? "En 98, il y a des personnes qu'on ne positionnait pas comme étant légitimement Français, et aujourd'hui encore c'est le cas", dit-il, revendiquant le fait qu'être français, ça n'est ni une couleur de peau, ni une religion. "Or, certaines personnes défendent l'idée que, par exemple, être français, c'est être vu comme une personne blanche de religion catholique", analyse-t-il.

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Une blessure profonde

Souvent accusé de "racisme anti-blanc", l'ancien champion du monde, connu pour son engagement contre les discriminations, ne veut pas soulever une énième polémique, mais revendique le fait qu'il n'est pas juste bon à enfiler ses crampons, et à jouer au foot. Les problématiques de "vivre ensemble", la déconstruction du racisme, voilà les terrains qu'il veut aborder et tant pis pour ceux qui le trouveront du coup moins sympathique. "Il y a des gens qui pensent que le travail que je fais est nécessaire", souligne-t-il. Alors, au moins pour ceux-là, il est bien déterminé à poursuivre sa bataille. 

Un combat qui remonte à l'enfance. Jusqu'à l'âge de 9 ans, Lilian Thuram grandit en Guadeloupe, avec ses frères et sœurs, élevés seuls par sa mère, son idole. "Ma maman c'est tout, voire plus que tout, parce qu'elle m'a appris quelque chose d'essentiel, le courage. Très tôt le matin, elle partait couper la canne à sucre. L'après-midi, elle faisait des ménages à Pointe-à-Pitre", raconte-t-il. Toutefois, cette vie de labeur n'a qu'un temps, et cette dernière part travailler à Paris dans l'espoir d'offrir une vie meilleure à ses enfants. 

Mais lorsque Lilian quitte sa terre natale et la rejoint en France avec ses frères et sœurs, cette nouvelle vie le changera à jamais. "Il y a des moments dans la vie où on ne peut pas oublier. En CM2, à Bois-Colombes, des enfants me traitent de 'sale noir', et en fait, je reçois ça comme une morsure de l'intérieur, mais que je suis seul à voir. Comme si de l'intérieur je saignais", se souvient-il. Sa mère lui explique alors que c'est du racisme, et que ça ne risque pas de changer. Une réponse tout aussi violente, bien loin de le rassurer. "Elle me dit en fait que c'est une fatalité, qu'on ne peut rien y faire".  C'est cette blessure, profonde, qui sera à l'origine de ses prises de position, "pour que d'autres enfants ne subissent pas la même chose", lance-t-il.

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Le racisme existe encore dans nos sociétés et ce serait extrêmement hypocrite de dire le contraire.- Lilian Thuram

Quarante ans ont passé, mais la France a-t-elle pour autant changé ? "Bien évidemment, mais le racisme existe encore dans nos sociétés et ce serait extrêmement hypocrite de dire le contraire. Il y a des enfants qui se font encore insulter sur leur couleur de peau", répond-il. Une réalité qu'il a décidé de dénoncer dans un livre La pensée blanche. "Ce que je dis, ce n'est pas pour culpabiliser les gens, c'est juste pour faire une photographie de la situation : selon votre couleur de peau, vous allez avoir des obstacles, et c'est dans tous les domaines", prévient-il.

Et l'actualité des derniers mois, avec par exemple l'agression de Michel Zecler, un producteur de musique noir, roué de coups par quatre policiers blancs qui l'auraient traité de "sale nègre", le convainc de poursuivre ce combat, notamment auprès de ses deux fils. "Depuis très longtemps, j'explique la situation à mes enfants. Je leur dis : 'Vous êtes deux grands garçons vus comme noirs donc il faut faire très attention parce que s'il y a un problème avec la police, il va falloir rester très calme'", illustre-t-il. Pour lui, une seule alternative possible, "il faut avoir le courage de parler très clairement du racisme, calmement, sereinement".

Mais être père, c'est aussi être saisi d'incompréhension quand on voit son fils ainé, Marcus, cracher sur un adversaire lors d'un match de Bundesliga. Lilian Thuram reconnaît que ces images l'ont choqué. "C'est très irrespectueux pour l'adversaire, pour lui-même, et surtout c'est très irrespectueux pour sa grand-mère", déplore-t-il. Mais au-delà de cet incident regrettable, l'ancien défenseur de l'équipe de France est surtout fier de voir ses deux fils lui succéder la balle aux pieds, Marcus Thuram faisant désormais les beaux jours de l'équipe de France de football. "Je suis fier qu'ils puissent réaliser leur rêve. C'est une chance extraordinaire, et la seule chose que je demande à mes enfants c'est de ne pas l'oublier", conclut-il.

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