VIDÉO - Roux, et alors ? Avec ses portraits, il combat les clichés sur sa couleur de cheveux

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PROJET - Pascal Sacleux, photographe rennais, a choisi de se "pencher sur ses semblables", les roux. Une minorité qui, estime-t-il, souffre beaucoup. Il en a fait une exposition, sort un livre, et organisera une journée dédiée aux roux en août.

Pascal est roux. Et alors, direz-vous ? Alors, rien. Ou presque. "Moi, je n’ai pas souffert, j’ai toujours été bien dans ma peau", dit-il. "Mais c’est peut-être parce que j’ai grandi à Paris. Là-bas, vous êtes de n’importe quel aspect, on s’en fiche un peu." Mais en 2010, Pascal déménage à Rennes, en Bretagne. Et là, les choses changent. "Il y a plein de roux ! Je m’en suis fait la remarque, mais d’une manière visuelle, en me disant : 'c’est super !'"


Puis, un jour, il y a trois ans, il y a le déclic. La bascule. Sur France Info, Pascal entend une journaliste qui revient, il s’en souvient très bien, sur la mort de l'acteur américain Mickey Rooney :  "Il était petit, rondouillard, rouquin, et pourtant, il aura connu huit mariages et non des moindres." Ce "et pourtant" lui reste en travers de la gorge. "Non mais c’est un délire ou quoi ?", peste Pascal Sacleux. "La journaliste veut faire un bon mot en puisant dans l’inconscient collectif. Ces propos m’ont fait mal, et m’ont mis en colère."  Et donné l’envie de réagir. "Humainement et professionnellement, j’ai toujours été attiré par les minorités, les gens dont le groupe avait souffert. Je me suis dit, tiens, tu vas te pencher sur tes semblables, ta propre minorité." Une personne sur 20 serait rousse en France. "5% de la population ! Et on n’en entend jamais parler !", s'indigne Pascal. Alors c'est d'abord pour les montrer qu'il a décidé de lancer son projet. "J’avais envie de leur redonner leur fierté, de leur réapprendre à s’aimer. Mais au départ, ma démarche était purement esthétique. "

Il y avait tellement de gens en souffrance, ou qui l’avaient été avant d’être adultesPascal Sacleux

Pascal a l’idée d’une expo, lance des appels aux roux prêts à se faire photographier, alpague les personnes rousses dans la rue, fait travailler le bouche-à-oreille. Les gens viennent à lui, il les photographie. De Paris parfois, des Pays de la Loire, de partout. Enfants, hommes, femmes, adolescents. Pascal fait des photos simples : des portraits à la lumière du jour, en format vertical. "Je ne voulais pas tricher sur ce que je voulais montrer", souligne-t-il. Il préfère explorer les 1.000 nuances de roux. "C’est comme tout le monde, leurs cheveux changent de couleur au fil du temps, orange, marron, gris." Surtout, Pascal voit les yeux. Vert, gris, marron, mordorés. "Parce que  je ne fais pas un catalogue de coiffure", fait-il valoir. "Je voulais le regard, je voulais dire : regardez-les dans les yeux, ceux dont vous vous moquez."

 

Pascal est roux, donc. Et bavard. Alors avec tous ces gens qui défilent, la discussion s’engage. Il découvre, en les explorant, que beaucoup ont très mal vécu leur couleur de cheveux. "Il y avait tellement de gens en souffrance, ou qui l’avaient été avant d’être adultes. Ils ont morflé, vraiment morflé." Et ça défile. D'abord à Rennes. Puis Pascal se met à sillonner la Bretagne. Il lance des appels dans la presse locale, et à chaque fois, les gens sont au rendez-vous. "Quand je suis arrivé à Carhaix, 70 personnes m’attendaient. Je me suis dit : 'Wow, c’est fou tous ces inconnus qui sont sortis de leur tanière pour se faire photographier !'" Pascal se souvient, comme ça, "d’un vieux de la vieille, ça se sentait qu’il en avait gros sur la patate. Et enfin, on s’adressait à lui. C’est ça le truc exaltant : je le fais pour des petits moments comme ça." Le topo s'est reproduit à chaque fois : à Quimper, 124 personnes l’attendent ; à Dol : 60 personnes ; à Saint-Brieuc, 150 personnes ; Vannes 130 personnes. "Les gens ont l’œil qui brille, ils sont contents d’être là, et se sentent à leur place." Sur sa page Facebook aussi, les roux se retrouvent. Il y poste ses œuvres, qu'il appelle "Ornements de rousseur". 

Le nombre de petites nanas qui se détestent, et sont super bellesPascal Sacleux

Pascal entend les histoires de ses sujets, parfois même il "en pleure". Comme cette petite de 16 ans, "toute mignonette, frisée avec des yeux en amande, un peu espiègle, plutôt bien dans sa peau et épanouie", qu’il a photographié à Quimper. "Un peu après, elle m’a écrit", raconte Pascal. "Un type au lycée est venu la voir, lui a offert un cadeau. Elle l’ouvre. C’était un kit de teinture pour être brune. Elle était effondrée, triste." Pascal raconte l’histoire sur sa page Facebook. Et peste. "Elle est ravissante. Le nombre de petites nanas qui se détestent, et sont super belles, et à l’école on leur crache dessus. Des petites fées." Le post a suscité une levée de boucliers. L’article a été vu 20.000 fois, partagé, relayé. Comme si une communauté était née.


Pascal veut être le relais de ce racisme, de cette douleur, et de cette "envie de parler". Il a fait une expo, à l’aéroport de Rennes en mai dernier. Enorme succès. Mais il n’a pas eu envie de s’arrêter. Et continue à accumuler les portraits. "A chaque rencontre, ça me conforte dans l’idée de le faire. Plus je le fais, plus je reçois de remerciements, c’est hallucinant !" Pascal entre en contact avec Elodie, qui tient un blog lavieenrousse.fr. Ils ont l’idée d’un livre, pour prolonger le travail. Avec l'objectif d'y recueillir des témoignages, mais aussi d'y porter un regard historique, sociologique. "Cette méfiance contre les roux remonte à l’Inquisition", rappelle-t-il. "C'est là qu’on a commencé à les diaboliser officiellement ! Mais aujourd’hui encore, les quolibets viennent du fait que les roux sont associés au diable, qu’ils sentiraient mauvais, n'auraient pas d’âme." L'ignorance, la bêtise, la méconnaissance ont la vie dure. "Près de Redon, il ya encore des gens qui changent de trottoir quand ils croisent un roux ! Ce sont des endroits où l'on est moins confronté à la mixité. Donc on reste sur des différences visuelles. 'Le gros', 'le bègue' 'le Chinois du village'. 'Le roux'."

Une journée pour dire l’amour des roux pour les gens et des gens pour les rouxPascal Sacleux

Il y a aussi des clichés plus subtils. "Quand j’étais petit, les roux étaient 'à la mode'", se rappelle Pascal. "On voyait des enfants roux dans les publicités pour les pâtes à tartiner, ils étaient forcément espiègles, rieurs."  Et même si depuis quelques années, le roux peut sembler réhabilité, que des célébrités rousses émergent - l'actrice Audrey Fleurot, Miss France... -, il reste méfiant.  "Ça joue encore sur des clichés. La femme rousse, il faut qu’elle soit super belle, chaudasse, un peu sulfureuse, c’est l’image de la femme prostituée." Mais ces ambassadeurs de la couleur marquent au moins un début d'existence, . "C'est un peu ce que j'essaie de faire : que les gens puissent exister à leurs propres yeux et aux yeux des autres. Il y a tellement de personnes rousses qui sont persuadées d’avoir un handicap, qu'elles sont moches !"


A ce jour, Pascal Sacleux a photographié 704 personnes. Et se sent presque investi d’une "petite mission sociale". Pour continuer à rassembler, fédérer, il organise, le 25 août prochain, une journée pour les roux. Un moment de retrouvailles et de fête qui devrait se tenir près de Rennes. "Attention, je ne veux pas d’un rassemblement ghetto,où l'on enfermerait 25.000 roux dans un pré, il faut que ce soit ouvert !", rigole-t-il. "Ce sera la journée Red Love. Pour dire l’amour des roux pour les gens et des gens pour les roux."

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