VOS SOUVENIRS DE MAI 68 – "J'ai été privé de dîner pour avoir participé à la grande manifestation du 13 mai"

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Mai 68, 50 ans après

50 ANS APRÈS – Alors que la France célèbre Mai 68, LCI a sollicité des acteurs ou témoins anonymes de ces événements pour qu’ils nous racontent les souvenirs qu’ils en gardent, l’anecdote ou la scène qui les a marqués. Aujourd’hui, retrouvez le témoignage de Marc, alors lycéen à Paris, qui a participé à la grande manifestation du 13 mai.

"En 1968, j’avais 17 ans et j’étudiais dans un lycée du 9e arrondissement de Paris tenu par une congrégation religieuse. D’une famille "normale", qui venait d’arriver quelques années plus tôt d’Algérie, je n’étais pas spécialement frondeur et plutôt respectueux. J’étais loin d’avoir reçu une éducation politique, et encore moins syndicale.

Début mai 1968, dans ce contexte,  les mouvements d’étudiants qui se font jour m’étonnent, comme beaucoup de mes copains de lycée je pense. Certains me surprennent par des discussions assez engagées après les cours. J’en ouvre des yeux ronds, n’étant pas habitué à ces échanges. Mais ils m’amusent quand même un peu. 

"On en parle au lycée, en famille, et dans le fond cette désobéissance me réjouit"

J’avais bricolé dans ma chambre un poste radio, que j’écoutais d’autant plus que les mouvements étudiants commençaient à défier la société, et indirectement Charles De Gaulle. J’entends ainsi les noms de ceux qui sont à la tête de ces mouvements : Jacques Sauvageot, Daniel Cohn-Bendit, André Glucksmann... Ils appellent les étudiants à occuper Nanterre d’abord, puis la Sorbonne, avant l'Odéon, Sciences Po, Jussieu. Pour moi, ça représente l'élite de l'enseignement.

En écoutant le soir les informations, j’entends les affrontements avec les forces de l’ordre, les courses-poursuites entre CRS et étudiants... Je suis estomaqué par cette "insoumission" des jeunes contre l’ordre. Je suis encore plus intéressé quand j'entends que des étudiants abattent des arbres ou érigent des barricades au milieu du boulevard Saint-Michel, rue Soufflot, rue Saint-Guillaume... La confrontation avec les forces de l’ordre se  corse lorsque les étudiants se mettent à dépaver les rues pour s’offrir des projectiles à balancer sur les CRS, qui les aspergent de gaz lacrymogène...

Les étudiants ainsi mobilisés - probablement noyautés par des syndicats - recherchent en parallèle à étendre ce mouvement revendicatif auprès des travailleurs dans les usines. Et finalement, je commence à trouver très excitante cette rébellion, cette "chienlit" dira le général De Gaulle. On en parle au lycée, en famille, mais à voix mesurée, et j’observe cette désobéissance qui dans le fond me réjouit.

A l’annonce d’une grande manifestation, le 13 mai, je vais à la sortie d’un lycée privé de filles, rue Notre-Dame-des-Champs, pour distribuer des tracts. La sœur supérieure vient me demander ce que je fais là et, intriguée, repart. Deux jeunes filles profitent de l’occasion pour me demander un conseil sur un de leurs problèmes de physique... Cela rapproche ! Je me souviens que, du chantier de construction  juste à côté, je commence à recevoir des  petits cailloux et un peu de ciment. J’interpelle les ouvriers, et les invite à rejoindre cette manifestation du 13 mai...

Le 13 mai, au lycée, le "surgé", Monsieur Violet, propose aux élèves qui le veulent d’aller participer au grand défilé prévu entre la République et Nation. Devant la réprobation des religieux dirigeant le lycée , il dit que lui-même est étudiant, qu’il va donc y aller et emmène ceux d’entre nous qui le souhaitent.  

Et nous voilà au milieu de la manifestation, où un monde comme je n’en avais jamais vu, piétine sur les boulevards. Nous scandons des "10 ans, ça suffit !" adressés au Général de Gaulle pour le 10e anniversaire de son ascension à la tête de l’Etat. Aux fenêtres, de nombreuses personnes regardent cette masse humaine et nous encouragent  par la voix ou des banderoles...

Le soir, en rentrant à la maison, papa, tenu au courant de mon après-midi, n’apprécie pas du tout mon escapade hors du lycée,  m’attrape fortement et me prive de dîner. Quelques jours plus tard, je comprends mieux sa colère froide et sa peur, lorsqu’il me raconte qu’à Alger, lors de "l’attentat" de la rue d’Isly, les forces de l’ordre juchées dans les immeubles et sur les toits avaient tiré sur les Français qui défilaient dans la rue...

Début d'une pénurie alimentaire

Les usines, les raffineries, les administrations, les distributeurs se sont mis en grève pour demander de meilleures conditions de rémunération. A Paris, les ordures ménagères ne sont plus ramassées, il commence à y avoir une pénurie alimentaire, l’essence à faire défaut. Mes parents ont fait une bonne demi-journée de queue à la station-service pour avoir droit à 10 litres...

Peut être pour nous éloigner moi et mon frère de cette agitation -, ils décident que tout étant bloqué,  nous irons passer une petite semaine à la montagne. Curieusement à Fontainebleau, les stations-service sont bien approvisionnées... N’y avait-il que Paris en insurrection ?

Pendant la troisième semaine de mai, je me souviens, que devant les dégâts des barricades, les détériorations des rues, les arbres abattus, les incendies de voitures, les gaz lacrymogènes, les Parisiens commençaient à trouver que la plaisanterie de ces jeunes avait assez duré... Et qu’il fallait que cela s’apaise. 

Encombrement monstre place de la Concorde

Les partisans de De Gaulle organisent le 30 mai une grande descente des Champs Elysées pour "marquer "le retour de l’autorité. A la veille de cette mobilisation, De Gaulle fait un  discours à la radio, annonçant qu’il organisera dans un an un référendum sur la régionalisation et remettra son siège de président de la République en cas de désaveu des Français. Les Parisiens (et les Français) respirent, la fête est finie, il y a eu des avancées sociales. Reprenons le travail et les vacances arrivent...

Je circulais à l’époque dans Paris en mobylette, et je me souviens d’un encombrement monstre place de la Concorde, en bas des Champs-Elysées. Plusieurs conducteurs coincés depuis de nombreuses heures m’ont proposé d’échanger ma mobylette contre leur voiture... et finalement ils sont venus le lendemain récupérer leur véhicule au milieu de la place."

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