VOS SOUVENIRS DE MAI 68 - Delphine Seyrig "délirait complètement" et voulait "brûler les théâtres"

VOS SOUVENIRS DE MAI 68 - Delphine Seyrig "délirait complètement" et voulait "brûler les théâtres"

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50 ANS APRÈS – Alors que la France célèbre Mai 68, LCI a sollicité des acteurs ou témoins anonymes de ces événements pour qu’ils nous racontent les souvenirs qu’ils en gardent, l’anecdote ou la scène qui les a marqués. Aujourd’hui, retrouvez le témoignage de Bernard Charnacé. A l'époque, ce jeune homme de 23 ans suivait des cours au Conservatoire national d'art dramatique de Paris et commençait une carrière de comédien.

"Avant 1968, je n'étais pas politisé, je n'étais même pas inscrit sur les listes électorales. On pense toujours que ceux qui ont participé aux événements étaient tous des gens qui étaient engagés, mais c'est faux. Bien sûr, je connaissais la guerre du Vietnam et toutes les circonstances historiques de l'époque mais ça ne m'incitait pas à m'engager quelque part. Je suivais des cours au Conservatoire des Arts dramatiques à Paris et je devais travailler avec Jean-Louis Barrault (le directeur de l'Odéon, NDLR), dans sa compagnie, mais évidemment tous les projets lancés à ce moment là sont tombés à l'eau.

Pendant des jours et des jours, je n'ai dormi que trois heures, je dormais sur une table au Conservatoire national d'art dramatique"Bernard Charnacé

C'est à partir du 13 mai, au début de la grève générale que j'ai vraiment commencé à suivre le mouvement et je me suis donc retrouvé dans différents lieux à la Sorbonne, et bien sûr au théâtre de l'Odéon. En tant que comédien, j'ai trouvé que c'était formidable d'occuper un théâtre parce que c'est un lieu de rencontres où tout le monde, toutes les classes d'âge se rencontrent et où le délire est possible. Il y avait une effervescence absolument extraordinaire, la salle était bondée jour et nuit pratiquement. Chacun se délivrait de ses oppressions et de ses espoirs et tout ça se passait au milieu d'un public absolument enthousiaste. Je crois que sous la commune de Paris en 1971 ou même sous la Révolution française, il devait certainement y avoir cette ambiance.


Pour rentrer dans les détails, on ne dormait que très peu, pendant des jours et des jours, je n'ai dormi que trois heures. Je dormais sur une table au Conservatoire national d'art dramatique, beaucoup dormaient dans les sous-sols de l'Odéon. On mangeait des petites choses, des sandwichs, le corps n'avait plus beaucoup d'importance d'ailleurs, c'est ce qui se passait autour qui était important, tout était suspendu, la vie habituelle était suspendue. Il s'agissait d'autre chose, c'était comme une aventure extraordinaire. 

Jean Genet est venu au Conservatoire et nous a traité de petits bourgeois pourris"Bernard Charnacé

J'ai également fait des rencontres incroyables. Jean Genet est venu au Conservatoire et il nous a traité de petits bourgeois pourris, il n'avait peut-être pas tort... Il y a également des comédiens qui sont venus, je me souviens de Geneviève Page. Oh, il y a eu aussi Delphine Seyrig qui délirait complètement, avec sa voix là, elle nous disait 'Oh c'est merveilleux, on va brûler les théâtres, on va jouer dans des hangars", elle était trotskiste à l'époque. 


A 'l'école de la rue blanche', j'ai croisé Jacques Weber, qui a eu ensuite fait une grande carrière. Il avait un béret à la Che Guevara et c'est lui qui s'occupait de l'occupation du centre (l'Ensatt, Ecole nationale supérieure des arts et techniques du théâtre à Lyon, ndlr). 


Dans les anecdotes qui me reviennent, il y en a une amusante. A la fin du mois de mai, je me suis rendu à Flins. Les ouvriers occupaient alors l'usine Renault, c'était un des derniers bastions. On s'était donné rendez-vous dans Paris pour y aller à une dizaine de voitures. Là, il y a une porte qui s'est ouverte, je suis monté et je me suis retrouvé côte à côte avec Raymond Rouleau qui était très connu à l'époque comme metteur en scène et comédien. C'était vraiment une surprise, je ne l'avais jamais rencontré avant et je ne savais pas qu'il était de gauche comme ça, un rouge quoi! Et une fois à Flins, comme les routes étaient bloquées par les CRS, Rouleau m'a dit 'c'est pas grave, on va passer par les champs'. Autour de l'usine c'était des pâturages ! Donc on est arrivé en cahotant aux portes des usines de Flins où on a été reçu par les ouvriers. C'était une folle période.

Quand les événements se sont délités, quand la merveilleuse aventure de 68 a reflué en quelque sorte, je me suis engagé politiquement au PSU (parti Socialiste Unifié, ndlr), ensuite j'ai travaillé avec le MLF (Mouvement de Libération des Femmes, ndlr), avec le FHAR (Front homosexuel d'action révolutionnaire, ndlr). J'ai navigué à travers les mouvances gauchistes de l'époque et c'était un merveilleux laboratoire d'idées. Ça n'a pas cessé et aujourd'hui même si je n'ai plus d'adhésion, je continue dans l'esprit de cette époque. Ça a permis de m'ouvrir et ça a été une seconde naissance à tous les niveaux, au point de vue de l'âme et de l'esprit."

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Mai 68, 50 ans après

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