VOS SOUVENIRS DE MAI 68 - "J'aurais bien traité les grévistes de cons, mais j'avais peur de me prendre un pain"

VOS SOUVENIRS DE MAI 68 - "J'aurais bien traité les grévistes de cons, mais j'avais peur de me prendre un pain"

50 ANS APRÈS – Alors que la France célèbre Mai 68, LCI a sollicité des acteurs ou témoins anonymes de ces événements pour qu’ils nous racontent les souvenirs qu’ils en gardent, l’anecdote ou la scène qui les ont marqués. Aujourd’hui, retrouvez le témoignage d'Irène, jeune secrétaire à Lyon, qui n'en garde pas précisément un bon souvenir.

"J'avais 20 ans et j'habitais dans un petit village qui s'appelle Brindas. Je travaillais à Lyon, comme secrétaire dans une grande quincaillerie, à une quinzaine de kilomètres de là.  Et le moins qu'on puisse dire, c'est que les grèves de Mai-68 m'ont cassé les pieds, je l'ai très mal vécu. Déjà, je n'avais pas un tempérament contestataire : faire la grève, recevoir des trucs sur la figure, me faire taper dessus, non merci. Mon père, qui avait toujours bossé comme un malade, m'avait élevée en me disant qu'il fallait travailler, alors je travaillais. 

"On ne va pas se mentir, j'étais contente que les salaires augmentent"

Mais ce n'était pas toujours très facile puisqu'on ne pouvait pas se déplacer comme on voulait. Pour aller à Lyon, je venais en bus, dont la fréquence n'était pas très élevée d'ordinaire : on ne s'en plaignait pas, parce que c'était comme ça, pas comme maintenant où il en faudrait un toutes les cinq minutes. Mais le temps de la grève, les bus étaient de plus en plus rares. J'étais obligée de marcher 2 kilomètres entre l'arrêt de bus et mon travail : les chauffeurs craignaient de se faire molester par les grévistes qui ne voulaient pas qu'il y ait le moindre travailleur. Sur le chemin, j'étais sans cesse interpellée. Pour entrer au bureau, il fallait passer par une autre porte parce que les entrées étaient bloquées. Pour sortir acheter un pain au chocolat, j'enlever ma blouse et mon badge. Parfois, je me laissais embarquer par les ouvriers, les étudiants en grève. J'aurais bien voulu leur dire de ne pas me parler, les traiter de cons, mais j'étais du genre introvertie et je ne voulais pas me prendre un pain.


Ce que je pensais des revendications ? On ne va pas se mentir, j'étais contente de voir que les salaires avaient augmenté et d'obtenir une quatrième semaine de congés payés. Je ne crache pas dans la soupe. Mais soyons réalistes : que je manifeste ou pas, ça n'aurait pas fait une grande différence, tant le mouvement était énorme !

"L'université s'était transformée en bordel !"

A force, d'ailleurs, que le mouvement s'amplifie, j'ai fini par ne plus pouvoir rentrer chez moi. Je suis donc resté à Lyon, chez ma marraine, juste à côté d'une université, qui s'était transformée... en bordel. Littéralement ! C'est-à-dire qu'on voyait les gens s'envoyer en l'air. On n'en croyait pas nos yeux. Je vais peut-être passer pour une rétrograde, mais franchement, la libération sexuelle qui est arrivée avec mai 68, ça n'a pas amené que du bon, même si, c'est vrai, il y avait beaucoup de tabous dans la société. Le sexe, on n'en parlait pas, de la même façon qu'on ne parlait pas d'histoires de famille quand on était un enfant, qu'on ne mettait pas le nez dans le porte-monnaie de sa mère...


A un moment, le blocage était tel que, sans essence, sans livraison et sans courrier, notre patron ne pouvait plus nous faire travailler. Alors il nous a dit de rentrer chez nous. Il a été gentil, il ne nous a pas licenciés. Et je suis revenue chez mes parents. Ça n'a pas été évident, puisqu'il n'y avait plus de bus. J'ai donc marché de longs kilomètres avant de héler un taxi, qui m'a amenée chez mes parents. 


Ma mère m'a accueillie, très pragmatique : "Tu tombes bien, c'est la période des cerises !" Il faut dire que, dans nos campagnes, Mai-68 ou pas, on était relativement "cool". On suivait les événements sur Europe 1, on comprenait bien qu'à Paris ou dans les grandes villes, c'était un sacré chantier ! Mais les effets de la grève, la pénurie... tout ça ne nous touchait plus. Bien sûr, les épiceries manquaient de quelques produits, mais nous avions la chance de vivre à côté de paysans, chez qui on allait chercher le lait, les légumes, les produits de première nécessité. A l'époque, nous n'avions pas de grandes surfaces à proximité, ce qui faisait que nous consommions beaucoup moins. Le seul produit qui pouvait venir à manquer était l'essence. On avait paré à ce problème en prenant la 2CV familiale. C'était très pratique, une 2CV, on pouvait la démonter entièrement. Alors on enlevait la banquette arrière, on y glissait des jerrycans vides de 100 ou 150 litres et on partait en Suisse se fournir en carburant, en pensant à en ramener aux copains."

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Mai 68, 50 ans après

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